Rencontre avec Elodie Garamond

5/06/2017


Il y a encore huit mois, il suffisait de prononcer le mot « yoga » pour que je lève les yeux au ciel. J’avais pourtant plein d’amies convaincues par cette discipline mais je ne comprenais vraiment pas ce qui pouvait bien leur donner envie d’aller passer quatre-vingt dix minutes à rester figer dans des postures douloureuses… J’ai essayé plein de cours différents par curiosité journalistique. J’ai même éprouvé un plaisir fugace avec certains enseignants (Namaste Gabrielle Richard). Néanmoins, dès que je voyais toutes ces silhouettes ultra musclées se mettre en tenue dans les vestiaires, je me sentais aussi complexée qu’en cours d’EPS au collège lorsqu’il fallait faire la roue et que mon niveau n’excellait pas la galipette. Souvent, le yoga conduit à la méditation. Pour moi, le chemin a été inverse. C’est grâce à la journaliste Aurélie Lambillon – rédactrice en chef beauté du magazine Grazia - que j’ai découvert Headspace, cette application de méditation guidée conçue pour les réfractaires de mon espèce. La pratique quotidienne de la méditation en pleine conscience m’a permis de faire sauter un premier verrou. Tout à coup, j’ai compris que j’étais capable de rester assise plusieurs minutes en me concentrant uniquement sur mon souffle. J’ai ressenti dès les premiers jours les bénéfices de cette technique à la portée de tous. J’ai vu aussi ce qu’il s’est passé quand j’ai arrêté de méditer en 2016 : le stress est remonté en flèche, la sensation de débordement est revenue comme un tsunami et j’ai à nouveau perdu la possibilité de choisir ou de prendre les bonnes décisions pour moi. Et puis, l’été dernier, j’ai eu la chance de passer une semaine avec mon amie Aurélie Banon qui m’a convaincue de l’accompagner au Tigre Yoga Rive Gauche à un cours de yoga kundalini avec sa prof, Caroline Benezet. La suite, si vous me suivez sur Instagram ou si vous êtes une/un lectrice/lecteur régulier de ce blog, vous la connaissez : j’ai eu une révélation. Je dirais même « une épiphanie » en sortant de ce premier cours. Il n’a pas fait sauter « un » mais « dix verrous » d’un coup. Depuis, je suis devenue complètement addict. Et si j’avais une salle en bas de chez moi qui réunissait les enseignantes que j’adore (je pense à Caroline Benezet évidemment, mais aussi à Anne Bianchi et à Camille Param Devi) je crois bien que j’irais tous les jours. Plus j’en fais, plus j’en ai besoin et surtout plus je suis curieuse de tous les autres yogas que je ne maitrise pas. Je suis tellement « barrée » que le planning du Tigre Yoga me fait aujourd’hui plus envie qu’une vitrine de pâtisseries : j’ai envie de tout goûter ! Je me réjouis quand je pense à ce qui me reste à découvrir… Je vous rappelle que je partais de loin : détestation totale du moindre effort sportif + zéro estime pour mon propre corps + cerise sur le gâteau, une méfiance toute particulière des mouvements new age et/ou ésotériques. Résultat : je chante des mantras en sanskrit ou en gurmukhi tous les matins et j’emporte mon tapis de yoga partout avec moi. Je suis donc devenue la parfaite « connasse » que je méprisais il y a encore quelques mois (je vous rassure, elle est beaucoup plus sympa qu’on ne la fantasme). Et le pire c’est que non seulement j’adore ça mais qu’en plus, j’ai envie de convertir tout le monde autour de moi…


A force de fréquenter le Tigre Yoga Club, je voulais absolument rencontrer Elodie Garamond, sa fondatrice. Je l’avais interviewée par téléphone à plusieurs reprises, on échangeait de temps en temps sur Facebook mais je n’avais encore jamais eu l’occasion de la questionner sur son aventure dans le domaine du bien-être. Depuis son premier club de yoga ouvert rue de Chaillot en 2013, elle a ouvert une autre salle Rive Gauche, rue du Cherche Midi, puis inauguré un espace à Neuilly en septembre 2016 et dispose aussi d’un Tigre Yoga club à Deauville au sein de l’Hôtel Barrière Le Normandy. Elle a également co-écrit le livre Zen Un Jeu d’Enfant (Editions Flammarion), un super guide truffé d’astuces pour initier les petits (quel que soit leur âge) au yoga et à la méditation. Ce mois-ci, elle lance sa première huile pour le corps ainsi qu’un massage unique que je n’ai pas encore testé mais au sujet duquel plusieurs journalistes exigeantes sont dithyrambiques (promis, je vous donnerai mon avis quand j’en aurai fait l’expérience). Avec nos emplois du temps bien chargés (je ne sais pas comment elle réussit à gérer sa petite famille en plus du reste – elle a deux enfants dont la dernière est née au moment de l’ouverture du premier Tigre – alors que je suis débordée par ma fille unique de 9 ans), on a mis un moment à se poser et on s’est finalement retrouvé autour d’une tisane bio un matin tôt au Tigre de la rue de Chaillot. Rencontre.


Photographie Lili Barbery-Coulon. Tigre Yoga Rive Droite


Elodie, comment as-tu eu l’idée de ce lieu ?
Elodie Garamond : L’envie est née de partager le yoga qui m’a aidée à sortir de pas mal de difficultés dans ma vie, notamment de l’anorexie. Progressivement, au cours d’une quinzaine d’années, cette pratique est devenue de plus en plus prégnante dans ma vie au point de devenir une addiction complète. Un matin, on se réveille et on sait que désormais, le yoga fait partie du quotidien pour toujours. A l’époque, je travaillais pour un groupe de communication. Je bossais comme une dingue, j’avais un super job et un jour, au cours d’une réunion, j’écoutais les gens s’écouter parler et brusquement j’ai trouvé que tout cela était vide de sens. J’ai cherché sur mon ordinateur quel cours de yoga pourrait me vider la tête en sortant du bureau et de ces conseils d’administration. Mais les horaires les plus tardifs que j’ai trouvés ce jour-là commençaient à 18h, et il était déjà trop tard. Je suis sortie du bureau, il faisait super beau dehors. J’ai réalisé que ça faisait 72heures que je n’avais pas vu la lumière du jour, arrivant trop tôt et repartant trop tard. Et là, c’était une évidence. Je me suis dit : « je n’en peux plus de cette vie, il faut que je crée mon propre studio de yoga  ».


Tu avais envie d’enseigner ?
Elodie Garamond 
 : Non, je n’étais pas du tout dans cette démarche. J’avais compris que le yoga n’était pas une simple pratique physique mais un art de vivre. Ca peut parfois prendre plusieurs années à certains pratiquants débutants avant de comprendre qu’il y a bien plus à trouver dans le yoga qu’une série de mouvements acrobatiques. J’avais déjà intégré que, lorsqu’on parle de yoga, on parle aussi de méditation, de nutrition, on parle « soin du corps », d’une certaine manière de dormir, de prendre soin de sa peau. J’étais déjà dans cette démarche globale. J’ai eu mes deux enfants par l’acuponcture, je ne me soignais que par la sophrologie et le reiki. Et j’avais envie de partager tout ça car, pour moi, le yoga c’est cet ensemble-là.


Il existait pourtant déjà des studios de yoga à Paris
Elodie Garamond  : C’est vrai. Mais au delà de ma frustration de ne pas y voir décliné tout l’art de vivre issu du yoga, d’autres aspects pratiques me manquaient : les salles étaient souvent dépourvues de vestiaires, les horaires proposés manquaient de cohérence avec la vie de ceux qui bossent, je ne voyais pas vraiment de cours pour les enfants… Ma réflexion était pragmatique et je trouvais l’offre réduite à sa seule dimension physique. La question pour moi, à ce stade, n’était pas de me mettre à enseigner mais plutôt de réunir tous les thérapeutes et les consultants que je connaissais. J’avais envie d’agréger tous ces talents et de faire émerger le yoga comme un lifestyle.


Du coup, comment t’y es-tu prise ?
Elodie Garamond  : Je n’ai pas trouvé de studio à racheter. Tout était petit, rien ne m’inspirait. Un jour, mon frère et mon beau-père qui bossent dans l’immobilier et venaient de faire une opération de marchand de biens m’ont dit : « Il faut qu’on te montre un espace rue de Chaillot dans lequel on va faire des bureaux ». Je suis arrivée ici. C’était un ancien « call center » absolument immonde mais il y avait ce magnolia qui était en fleurs dans la cour et j’aimais bien le côté « passage initiatique ». Il faut traverser cet immeuble moderne affreux pour accéder à cette bulle en fond de cour. On est coupé de la rue, on aperçoit la lumière sans entendre le bruit des voitures. J’ai ressenti une évidence. Je leur ai demandé si je pouvais louer leur espace. Ils ont commencé par refuser. A ce moment-là, j’étais enceinte de ma fille et je les ai appelés tous les jours. Je les ai eus à l’usure. Et c’est parti comme ça. Je n’étais pas légitime. Je n’avais jamais géré de salle de sport ou de yoga, ni même un restaurant ou une boutique. Je n’y connaissais absolument rien et je n’avais rien d’autre que mon enthousiasme et mon approche personnelle de cette vie centrée autour du bien-être et du yoga. Finalement, ce qui m’a aidé à faire ce projet un peu dingue, c’est que je ne m’y connaissais pas. Donc je ne voyais pas de limite. Je me disais : « On va tout faire, c’est facile, il n’y a aucun souci ».


C’est souvent ce que disent des entrepreneurs à succès. Parfois le manque d’expérience ou l’inconscience de l’ampleur de la tache leur permet d’imaginer des choses qui semblent impossibles à ceux qui savent
Elodie Garamond : On a fait une fête au mois de juillet 2013 avec tous les profs et les thérapeutes, bien avant l’ouverture en novembre 2013. J’étais très enceinte puisque j’ai accouché en septembre, c’était irréel. Les profs m’ont avoué ce jour-là ce qu’ils se disaient depuis plusieurs mois : « Maintenant, on peut te le dire, on pensait que tu n’y arriverais pas. On se disait que tu étais complètement tarée ». Ils me croyaient tous sous l’emprise des hormones. J’arrivais avec mon gros ventre, bourrée de certitudes… Le manque d’expérience parfois peut être une vraie chance si et seulement si on a l’humilité de savoir bien s’entourer sur les fonctions de support qui ont tendance à être un peu mises de côté. J’ai tout de suite choisi un super comptable avec une très grosse expérience, qui m’a prise sous son aile et m’a vraiment aidée. Je me suis aussi entourée d’un super avocat, un super webmaster... Pour tout ce qu’on ne sait pas faire, il faut prendre des gens vraiment très bons et il faut accepter l’idée qu’ils savent mieux que nous. Si on l’accepte, alors ça fonctionne. J’avais simplement de l’élan, des idées et de l’énergie. Et le Tigre est né.


Aujourd’hui, combien d’enseignants et de praticiens travaillent dans les quatre salles ?
Elodie Garamond : En fait, on a même un cinquième petit spa à l’Hôtel Monsieur Cadet pour lequel on a développé des protocoles bien-être. En outre, l’activité spa me paraît très importante car elle marche avec le yoga. Sur les cinq espaces, cent cinquante personnes participent à l’offre du Tigre.


Comment tu les sélectionnes ?
Elodie Garamond : Il n’y a que des coups de cœur. C’est tout à fait subjectif.


Quel style de yoga tu pratiquais avant d’ouvrir le premier Tigre ?
Elodie Garamond  : J’ai d’abord fait du vinyasa puis pendant des années, j’ai fait de l’ashtanga. Je suis devenue une « addict » à l’ashtanga jusqu’à ce que je me fasse mal à l’épaule. C’est très classique (NDLR : en effet, je ne compte plus les personnes qui se sont blessées gravement en cours d’ashtanga… Du coup, prudence, ce n’est pas parce qu’on vous demande d’aller au delà de vos limites qu’il faut écouter à la lettre votre enseignant. Ce qui compte c’est d’aller y trouver un mieux-être, pas de savoir marcher sur les mains en faisant le grand écart ;-). Je suis revenue au vinyasa que j’enseigne à présent. Comme toujours, j’ai fait le chemin à l’envers puisque j’ai décidé d’enseigner après avoir ouvert le Tigre.


Photographie Lili Barbery-Coulon. Elodie Garamond, la fondatrice du Tigre Yoga Club


Aujourd’hui, est ce que tu passes d’un yoga à l’autre ?
Elodie Garamond : De la même façon que je ne peux pas manger tous les jours la même chose, j’ai besoin de me nourrir d’inspirations différentes. Il y a des matins où j’ai envie de faire du kundalini et d’autres où j’ai envie de faire du hatha. Je m’écoute et je le ressens profondément. Je crois que, quelle que soit la pratique, ce que nous apporte le yoga est une écoute de soi. Cette écoute, elle a ses bons et ses mauvais côtés. Elle permet de ressentir des choses dont on est habituellement coupé. Souvent, les gens attendent d’être malades pour réaliser qu’ils ont un problème. L’avantage quand on est yogi est de savoir s’écouter. On est immédiatement alerté par ce qui ne va pas. On sent qu’il faut entamer une cure de sommeil ou de spiruline. Du coup, en écoutant mon corps chaque matin, je sais si j’ai besoin de Pranayama (NDLR : je vais schématiser et énerver beaucoup d’enseignants en disant qu’il s’agit d’une technique respiratoire… sorry les yogis, je sais que c’est réducteur) ou d’asanas (NDLR : les asanas sont les postures qu’on peut enchainer ou non. En yoga kundalini, l’enchainement des mouvements s’appellent kryia). C’est un cadeau qu’on se fait à soi même et dans un monde rêvé, j’aimerais que tout le monde ait conscience de son propre corps. Cela évite d’attendre qu’il soit trop tard pour réagir et réaliser qu’on a qu’un seul corps. Il n’y a pas de pièce de rechange pour la mécanique du corps.


Comment expliques-tu l’engouement actuel pour le yoga ? Si tu as réussi à ouvrir autant de lieux, c’est qu’il existe un réel besoin. On va si mal que ça ?
Elodie Garamond : Il me semble qu’on est une génération à l’inverse de celles des années 1980. On a été dans un mode de surconsommation générale et les gens prennent aujourd’hui conscience qu’ils n’ont qu’un corps et qu’ils doivent en prendre soin. On est tous touchés, de près ou de loin, par le cancer et on se retrouve tétanisé à l’idée de tomber ou retomber malade. On a tous envie de bien vieillir. Cette prise de conscience autour de l’importance de la santé émerge avec une autre prise de conscience capitale : nous n’avons qu’une seule planète et ses ressources ne sont pas illimitées. Comme celles du corps, il faut en prendre soin. Cette conscience de soi, de l’autre, de son environnement, ce n’est pas un simple phénomène de mode. Il s’agit d’améliorer le monde dans lequel on vit. Aujourd’hui, si l’on observe ce qui se passe à une échelle macro-politico-économique, on remarque que ce sont les initiatives citoyennes, individuelles et collectives qui font changer le monde. Les gens ont de moins en moins confiance dans les gouvernants et de plus en plus confiance dans ces initiatives pour changer les choses. Le yoga et l’art de vivre qui l’entoure s’inscrivent en réponse à ces prises de consciences.


C’est pour cette raison que tu as écrit un livre pour initier les parents à introduire leurs enfants à la méditation et au yoga ?


Elodie Garamond : J’ai un garçon qui aura bientôt neuf ans et une fille de trois ans et demi. Mon fils fait du yoga depuis qu’il est petit, avec moi. C’était un enfant qui a rencontré un certain nombre de difficultés. Quand j’ai décidé de le mettre vraiment au yoga et de lui faire suive un programme de méditation en pleine conscience pour les enfants, issu du livre d’Eline Snel « Calme et attentif comme une grenouille  », ça a changé complètement sa vie, sa façon de se comporter à l’école, de se comporter avec lui-même. Et puis j’ai commencé à lui raconter des histoires.


Photographie Lili Barbery-Coulon


Comment ça, des histoires ?
Elodie Garamond : Je pratiquais de plus en plus et il avait envie de pratiquer avec moi. Pour lui permettre de comprendre ce que je faisais, je lui racontais des histoires. Un jour, en en parlant avec des copines, elles m’ont conseillé d’en faire un blog. Lors d’un diner chez moi, elles m’ont entendu lui raconter l’histoire d’un lit nuage pour l’endormir. Elles ont trouvé ça génial et m’ont demandé de l’écrire pour leurs enfants. Il y avait un besoin. Et comme je proposais déjà des cours de yoga pour enfants au Tigre, j’avais l’occasion de beaucoup échanger avec les profs de yoga pour les petits. Je commençais à bien comprendre l’intérêt du mindfulness, je discutais avec les maitresses... Au fond, toute la génération actuelle des parents de jeunes enfants se plaint que leurs petits n’arrivent pas à se concentrer ni à se calmer. J’avais le sentiment qu’on rentrait dans un mal universel de l’enfant qui n’arrive pas à canaliser son attention. En parlant avec tous ces experts de la méditation et du yoga pour enfants, j’ai réalisé qu’il fallait partager les solutions que j’avais trouvées puisqu’elles avaient fonctionné sur mon fils. Et puis j’ai aussi beaucoup étudié l’ayurveda et cela a encore enrichi ma manière d’aborder l’enseignement du yoga et de la méditation pour les enfants. J’avais envie de réunir toutes ces découvertes dans un même ouvrage. Du coup, lorsque les éditions Flammarion sont venues me voir me proposer de faire un livre sur le yoga pour enfants, j’ai dit oui immédiatement, à condition d’avoir carte blanche. Je voulais pouvoir tout raconter, pas seulement le yoga.


C’est vraiment un super bouquin, j’aime bien la manière dont il est conçu par tranches d’âge, on n’est pas obligé de tout lire, il y a toujours un exercice utile pour une situation…
Elodie Garamond : Je ne sais pas si le livre est bien mais je sais qu’il fait du bien. En tous cas, ce sont les retours que je reçois. Chaque petite graine qu’on peut planter pour que nos enfants ne soient pas les victimes passives d’une fatalité – les écrans – est bienvenue. Je crois qu’on peut leur donner des clés afin qu’ils apprennent à vivre dans un monde moderne en profitant de ces nouveaux outils tout en gardant une capacité à se connecter à eux-mêmes et donc aux autres. Je ne veux pas baisser les bras sur ce sujet et si je réussis à convertir quinze ou vingt enfants à ces nouvelles techniques, j’aurais déjà la sensation d’avoir remporté une grande victoire.


C’est vrai qu’on voit vraiment l’effet de la méditation avant après sur un enfant. Néanmoins, l’éducation reste la chose la plus difficile au quotidien. Il y a souvent un décalage entre nos intentions – toujours les meilleures - et la réalité de ce que nous sommes, en situation de fatigue ou de surmenage.


Elodie Garamond  : Oui bien sûr. On s’est tous promis qu’on ne mettrait pas notre enfant devant un iPad… Et puis, au bout de cinq heures dans une voiture (ou même de la quinzième minute) on est bien content de leur donner. Dans le livre, on a vraiment essayé de déculpabiliser les parents imparfaits. Vous n’êtes pas parfaits ? C’est très bien ! La normalité, c’est de ne pas être parfait !


Tu parlais de surconsommation tout à l’heure. J’essaie, à mon niveau, de changer la manière dont je consomme. Ca passe par des prises de conscience progressives. Et c’est une réalité : je consomme beaucoup moins qu’avant, que ce soit sur le plan alimentaire ou vestimentaire. J’ai encore un long chemin à faire mais c’est déjà mieux qu’avant. Cependant, quand j’entre dans la chambre de ma fille remplie de bidules et de jouets inutilisés, je me sens déprimée. On en discute beaucoup avec elle car elle a toujours une nouvelle envie à laquelle on refuse de céder. Et la frustration génère des disputes, c’est fatiguant pour tout le monde. Quelles solutions proposes-tu dans ces cas-là ?
Elodie Garamond : Mon fils était comme ça, à vouloir tout acheter. Il y a quelques mois, on marchait à la campagne. Je l’ai emmené dans plein d’endroits où on était allé ensemble. Il avait des souvenirs hyper précis qui remontaient à très loin. Il avait encore des papillons plein les yeux. Et là, je lui ai dit : « Tu te souviens de ce que je t’ai offert pour ton anniversaire l’année dernière ? ». Silence. « Et pour Noël l’année d’avant ?  ». Il n’en avait aucune idée. Alors, je lui ai raconté une petite histoire. Quand il était petit, à côté de la maison, il y avait un garage Mini dans lequel il y avait une petite voiture bleue. Tous les jours avec sa nounou, il s’arrêtait pour s’installer dans cette petite voiture bleue et tous les jours il allait embrasser les vendeuses de la boutique, il faisait le tour du magasin dans sa mini automobile bleue. Au bout de six mois où il faisait ce cinéma quotidiennement, on a décidé de lui offrir pour Noël. Une fois qu’il a eu sa petite voiture à la maison, il est monté trois fois dedans et il ne l’a plus jamais regardée. Il m’a écouté lui raconter cette anecdote et j’ai senti une tristesse en lui. Hier, je suis rentrée des Etats-Unis où j’ai passé une semaine. J’avais rapporté des bricoles pour mes deux enfants. Et mon fils m’a répondu : « Merci Maman, c’est très gentil mais en fait ce qui me ferait vraiment rêver c’est qu’on fasse un truc tous ensemble pour mon anniversaire, comme aller au Puy du Fou ». J’étais hyper heureuse de constater qu’il a compris que les expériences et les souvenirs qu’on en garde sont bien plus précieux que les biens matériels dont on se lasse rapidement.


Je voulais te questionner sur les tarifs du Tigre. A moins d’acheter une carte de vingt cours, ils sont très élevés (32€ le cours individuel, 280€ la carte de 10 cours, 500€ la carte de 20 cours). Comment justifies-tu ces prix ?
Elodie Garamond : D’abord, le fait d’avoir des tarifs dégressifs encourage la fidélité des élèves et c’est important pour les enseignants d’avoir des groupes homogènes plutôt que des élèves qui passent et ne reviennent jamais. Voilà pourquoi il y a une telle différence de tarifs entre le cours à l’unité et le prix du cours lorsqu’on achète une carte de 10 ou 20 cours. Ensuite, au Tigre, on trouve plus de services que dans de nombreuses salles de yoga à Paris. Il y a beaucoup de « place perdue » : ces espaces à vivre que je trouve indispensables. On peut s’installer dans un canapé avant ou après son cours, bouquiner, lire un magazine à disposition, s’isoler ou écouter de la musique. On peut même venir travailler en buvant une tisane (NDLR : il y a de grands thermos avec de la tisane toujours prête à déguster et des verres en papier pour chacun). Contrairement à d’autres lieux, nous avons de vrais vestiaires, des douches, du gel douche et des serviettes à disposition. Aux Etats-Unis, il faut louer son tapis. A Paris, dans la plupart des studios de yoga, les tapis prêtés sentent souvent la transpiration et sont rarement nettoyés. Nous fournissons le matériel et nous le renouvelons régulièrement. A Los Angeles par exemple, le prix d’un cours est à $25 mais il faut ensuite ajouter $3 pour la location de son tapis, $3 pour sa serviette… Au Tigre, il y a des fontaines avec de l’eau filtrée, le savon dans les vestiaires est bio, ce n’est pas un vulgaire gel pour les mains. Et puis, il y a aussi deux personnes à l’accueil qui sont là pour écouter, conseiller, expliquer les cours. Il y a des tables pour déjeuner, des salades et des jus frais, il y a un hammam… Bref, tout ça n’est malheureusement pas gratuit. J’adorerais réussir à être plus accessible. Ce n’est pas une posture pour profiter d’une clientèle privilégiée. Il y a une grosse équipe dont les revenus dépendent du Tigre et mon devoir est de faire en sorte que cette entreprise soit pérenne. Je tiens aussi à rappeler que tous les prix affichés comprennent une TVA de 20% que je dois évidemment retirer de mes revenus.


A New York, chez Sky Ting Yoga, j’ai fait du yoga sur un matelas qui puait tellement la sueur, c’était immonde…
Elodie Garamond  : Il existe aujourd’hui une clientèle qui a envie d’un peu plus de confort. On n’a pas toujours la possibilité de se balader avec son propre tapis de yoga, ni de penser à son sac de sport avec une serviette de bain en partant au bureau le matin. Ca a l’air tout bête, mais plutôt que d’utiliser des sprays dégoutant et polluant pour nettoyer les tapis, j’achète des huiles essentielles bio de lavande, arbre à thé et un vinaigre blanc spécial et on fabrique nous même un mélange assainissant. Je comprends qu’il y ait des personnes qui n’aient pas envie de venir au Tigre, qui considèrent que c’est trop cher ou trop "snob" ou trop "girly"… Dans le milieu hôtelier, il y en a pour tous les goûts. Moi je voulais juste créer une offre qui n’existait pas dans le domaine du yoga. Un tapis propre, des vestiaires propres, des conseils, un accueil chaleureux… J’ai des souvenirs de studio où j’allais trois fois par semaine et au bout de trois ans, on ne connaissait toujours pas mon nom. C’est idiot mais ce n’est pas très agréable.


Maintenant que tu es chef d’entreprise, tu arrives à garder du temps pour ta pratique ? Ca reste une priorité ?
Elodie Garamond : Je me lève très tôt. A 5h30, je suis réveillée. J’adore toutes les techniques de nettoyage de l’ayurveda. Je trouve qu’il y a une logique dans cette manière de se lever (et d’ailleurs ça se retrouve dans le tantra) et de nettoyer les organes d’action et de perception parce que la vie, elle commence là. Elle commence par le fait de nettoyer ses yeux, sa bouche, ses oreilles. Je fais ça tous les matins.


Quel type de méditation ?
Elodie Garamond  : La méditation en pleine conscience. En tout, je m’accorde au minimum 20-25 minutes et parfois jusqu’à une heure. J’ai au minimum trente minutes pour moi le matin où je fais ces exercices de pranayama. J’écoute beaucoup ce que me dit mon corps et je fais quelques salutations au soleil. Ensuite, je me mets au travail, généralement à 6h15 et je prends mon petit-déjeuner.


Que réponds-tu à ceux qui te prennent pour une folle lorsqu’ils entendent que tu te lèves aussi tôt pour méditer ?
Elodie Garamond : Les gens qui imaginent que tous ces machins sont ésotériques ou trop spirituels pour eux ne savent pas que ces techniques ont des fondements physiologiques et scientifiques. Les neurosciences prouvent aujourd’hui de façon extrêmement concrète et rationnelle que la méditation n’est pas une méthode perchée. On travaille les muscles de son cerveau qui vont nous permettre de prendre du recul sur les choses, d’avoir des pensées beaucoup plus claires, de les exprimer de façon plus claire. Souvent, les gens ont des pensées qui sont confuses, ou bien ils les expriment de façon confuse. Il n’y a pas longtemps, j’ai fait un Gong Bath avec Philippe Garnier (NDLR : il s’agit d’un bain de gong, une thérapie par la vibration du son). L’année dernière a été très difficile, très violente à plusieurs niveaux et pendant le Gong Bath, tout était très sombre, très noir. Je ressentais presque du froid, j’étais dans une grotte. Il s’est passé des choses très déplaisantes. J’en ai parlé avec Philippe et il m’a dit : « Tu sais, c’est ça le barattage, il ne faut pas croire que c’est seulement aller chercher la lumière blanche » et il m’a dit que j’avais besoin de « baratter » et d’aller chercher cela.


Oui, mes professeurs de yoga kundalini qui utilisent le gong, comme Caroline Benezet qui me l’a fait découvrir au Tigre ou Anne Bianchi qui en a un dans sa petite salle de yoga chez elle, disent que le gong ne "ment jamais" et qu’il fait remonter ce qui doit remonter au moment opportun. Mais pour revenir à ceux qui ne comprennent pas toujours la méditation ou la pratique spirituelle du yoga, comment fais-tu pour concilier ton style de vie avec celui de ton mari qui évolue dans un milieu opposé au tien, à savoir la politique ?
Elodie Garamond  : J’ai une nature très positive. Ce n’est pas que je ne prends rien au sérieux, mais j’ai beaucoup de recul. Mon mari a une énergie très positive aussi mais il vit sur une autre planète que la mienne. On a trouvé à travers la nature un territoire commun. On va souvent en Normandie où on élève des chevaux. Parfois, c’est difficile car j’avance sur ce chemin de plus en plus spirituel et il est sur un schéma politique très différent du mien. Mais on a trouvé ce territoire d’intérêts communs en Normandie. Je m’occupe de mon potager dont je rêvais depuis des années, je m’occupe de mes poules. Pour mon dernier anniversaire, j’ai demandé à planter des arbres. Pour le prochain, je vais avoir deux chèvres, je suis en transe. C’est ce retour à la nature qui nous soude.



L’huile du Tigre Yoga Club est déjà disponible en ligne dans l’onglet shop


Tu t’apprêtes à ouvrir un nouveau chapitre puisque tu lances ta première huile de massage, tu peux m’en parler ?
Elodie Garamond : Je me masse et je me fais beaucoup masser. Dans la culture indienne, on dit que ça fait partie de l’équilibre du corps. Il a besoin d’être touché. J’ai créé cette huile parce que j’ai conçu un nouveau rituel qui correspond à tout ce que j’ai toujours attendu d’un massage. Bien souvent, on s’offre un soin dans un spa et on n’arrive pas à en profiter. Le corps est allongé sur la table mais la tête est ailleurs. J’ai voulu créer un protocole avec l’aide de la méditation, du pranayama, une petite série assez courte qui amène le corps et l’esprit à profiter pleinement du massage. Je trouve que le premier contact physique avec un masseur ou une masseuse est souvent intrusif. Un peu comme si on mettait une claque dans le dos en ordonnant au corps de se détendre illico sous la main d’un inconnu. Je n’ai jamais compris pourquoi les spas ne prenaient pas ça en considération. On commence donc assis par un scan corporel. Le premier contact physique est doux et lent. Et puis, il me semble qu’on ne peut pas masser un homme comme on masse une femme. Nous avons des canaux énergétiques inversés qui sont reliés à l’hémisphère droit et à l’hémisphère gauche. Si on veut faire monter l’énergie, il faut savoir de quel côté la faire monter et où la faire redescendre. C’est logique. Donc, les protocoles sont adaptés aux femmes et aux hommes. Forcément, en développant ce projet, j’ai eu envie de créer une huile avec de l’amande douce, de l’huile de jojoba, de l’huile de sésame, un macérât de thé rouge, la signature olfactive de nos bougies, à base de rooibos.


Tu viens aussi de lancer un Women’s Spirit Festival, tu organises des retraites de yoga aux Fermes de Marie, à Ramatuelle et au Maroc, tu ne t’arrêtes jamais… Il y a un projet qui te tient particulièrement à cœur ?
Elodie Garamond :En septembre, je vais gravir le Mont Blanc avec un groupe de femmes atteintes de cancer entourées de médecins. J’ai perdu ma maman d’un cancer l’année dernière. J’ai ressenti tellement de frustrations en l’accompagnant à l’hôpital. J’ai voulu transformer ma colère en quelque chose de positif. Moi aussi, comme tous ceux qui accompagnent ceux qui luttent contre une maladie grave, j’ai eu envie d’insulter la moitié du personnel soignant. Mais ils ne sont pas responsables. C’est juste qu’on ne leur donne pas les clés pour apprendre à toucher et à respirer avec leurs patients. Du coup, j’ai décidé d’organiser des cours gratuits pour les services d’oncologie de ces hôpitaux. On a mis ça en place il y a neuf mois et on l’a proposé à des infirmiers, des brancardiers, des radiothérapeutes, des gens qui manipulent des malades. On a progressivement intégré des malades, ce qui n’était pas évident car il fallait dédoubler les cours afin que les soignants puissent disposer d’un espace rien que pour eux où ils puissent oublier les difficultés quotidiennes de leurs métiers. Au fil des mois, les médecins m’ont fait une proposition : ils m’ont demandé si je serais d’accord pour grimper le Mont Blanc avec un groupe de femmes malades. J’ai appelé mon frère qui a accepté aussitôt de le faire avec moi. On a déjà suivi plusieurs ateliers pour se préparer. Il y a deux stages de préparation de trois jours et ensuite, on partira cinq jours en septembre. Toutes les femmes qui vont faire cette ascension se sont mises au yoga et à la méditation. Et toute cette aventure est absolument magique.


***Merci infiniment à Géraldine Couvreur pour son aide précieuse