Quel sens donner à notre chagrin ?

15/11/2015

« I hope your family is okay » m’a dit le douanier à Haneda samedi matin alors que je me dirigeais vers le tapis des bagages, un sourire naïf sur les lèvres. Je suis allée aux toilettes me brosser les dents, j’ai pris une photo des WC japonais avec fonctions multiples pensant poster l’image sur Instagram avec la légende « bien arrivée au pays des chiottes cinq étoiles  ». Et puis, en attendant ma valise, j’ai entendu le mot « attentat ». Trois français regardaient activement leur téléphone, les yeux embués. Je me suis approchée d’eux, ils m’ont parlé de fusillades. Je n’ai pas voulu y croire. Ca ne pouvait pas être vrai. Pas encore. Pas maintenant. Pas chez moi.

Au comptoir internet d’Haneda, j’ai loué un routeur wifi et je me suis reconnectée. Je repense à cette phrase de la journaliste Florence Aubenas dans un article du Monde paru hier : « Rallume ton portable, ma belle, et tu vas la perdre, ton innoncence ». C’est exactement ce que j’ai ressenti. On m’a arraché le sourire, on l’a mis en boule comme un vieux morceau de papier et on l’a brûlé à vif. Des dizaines de messages me demandaient où j’étais et si j’allais bien. J’ai regardé Facebook, Instagram, Twitter. J’ai découvert l’horreur par bribes. J’ai lu les témoignages. J’ai regardé les vidéos. Autant d’injections d’encre noire dans le sang.

J’ai passé ma journée à sangloter tout en vérifiant que mes proches allaient bien. Chaque nouveau nom d’ami inscrit sur Facebook « en sécurité  » me faisait l’effet d’une étincelle. Et puis il y a les amis qui cherchent des nouvelles de ceux qu’ils aiment. Et qui n’en trouvent pas. En fin d’après-midi, les premiers noms sont tombés. Le nombre indécent de victimes est devenu concret. Le chagrin a désormais le visage de toutes ces jeunes personnes souriantes. Aimées. Adorées. Disparues. A Paris, on connaît tous quelqu’un qui a échappé de peu au pire vendredi soir. On a tous un ami qui a perdu une connaissance. Les morts et les blessés ne sont plus des chiffres pour nous. Ils ont un visage bien réel.

J’aimerais savoir quoi faire de ce chagrin. J’aimerais lui donner un sens. Pour l’instant, ça me semble impossible. Et puis j’ai peur. Il paraît qu’il ne faut pas avoir peur, qu’il faut rester debout, digne, s’aimer, sortir, faire la fête. Mais moi je suis effrayée. Comment expliquer raisonnablement à nos enfants ce qui est en train de se dérouler ? Comment leur donner le sentiment qu’ils sont en sécurité alors que nous n’en avons pas la certitude nous-mêmes ? Comment leur donner confiance en l’avenir ? Je n’ai pas de réponse ni de conseil à donner. Juste ma peine à partager avec la votre et l’envie de serrer ceux que j’aime dans mes bras. Take care.