Nathalie Croquet a encore frappé

13/03/2016


Je vous ai déjà parlé de Nathalie Croquet en février 2015 lorsqu’elle venait de lancer la première édition de Spoof. Nathalie est styliste. Dans le jargon de la mode et de la beauté, cela signifie qu’elle fabrique des images pour les magazines ou pour des marques. Rien à voir avec le fait de créer des vêtements comme je le croyais quand j’étais enfant. Le métier de styliste (on dit aussi rédactrice de mode ou fashion editor) consiste à choisir et mettre en scène les vêtements que va porter le mannequin, ainsi que le maquillage et la coiffure s’il n’y a pas une personne dédiée à la beauté. Mais c’est surtout un travail de conception qu’on développe en équipe avec le photographe et le scénographe (quand il y a assez de budget pour payer quelqu’un en charge du décor). Les très grands stylistes – il y a aussi des garçons dans la profession – sont de véritables directeurs artistiques. Ils font des mood-boards du matin au soir, se nourrissent d’expositions partout où ils vont et sont imprégnés des histoires qu’ils ont envie de raconter. Les marques font aussi appel à eux pour leurs défilés de mode. Les stylistes servent alors à créer des silhouettes fortes qui doivent interpeller immédiatement les acheteurs, les influenceurs et les journalistes au premier rang. Derrière un créateur, il y a souvent une styliste à l’esprit malin qui lui recommande de placer deux ceintures autour de la taille, d’ajouter un ruban autour du cou ou un corset au dessus d’un manteau en laine… Elles sont aussi présentes au moment du casting et savent exactement quel mannequin doit entrer en scène en premier pour interpeler l’audience. Elles deviennent parfois si précieuses aux créateurs qu’elles les conseillent dès la conception des vêtements.


Photographie Daniel Schweizer. La vraie campagne publicitaire qui inspire cette photo est partout en ce moment. Je n’avais même pas réalisé ce que la fille faisait...


C’est un drôle de milieu – je vous invite d’ailleurs à lire le fabuleux livre de Sophie Fontanel, La Vocation (Editions Robert Laffont) si vous souhaitez vous plonger dans cet univers – où l’on croise des gens extrêmement intelligents, particulièrement cultivés. Et d’autres, complètement décérébrés. Comme partout, j’imagine. Parfois, dans le huis clos d’un studio photo, on cherche tellement à avoir une image « forte » qu’on finit par faire n’importe quoi. Je me souviens d’une photographe qui criait à un modèle encore inconnu (devenu actrice depuis) « fais le cheval, oui ris comme un cheval, j’adore »… Les mannequins sont habitués à toutes les tortures (coiffeurs qui arrachent les cheveux, maquillage asphyxiant qui pourrit l’épiderme, froid polaire dans la rue le jour d’une série en maillot de bain, chaussures trop petites qui fendillent les talons) qu’on est toujours surpris lorsqu’elles émettent une lassitude, un ras le bol. J’ai une immense tendresse pour elles. Elles sont si jeunes et tellement objectivées… Elles se plient à toutes les fantaisies des stylistes et des photographes. Et à la fin, on oublie que ça n’a aucun sens de photographier une fille allongée sur le sol prenant dans ses bras les mollets d’une autre. Elles sont si jolies qu’on oublie le grotesque d’un visage avec trois doigts dans la bouche. Qu’est-ce que ça dit trois doigts dans la bouche ?


Photographie Daniel Schweizer. Il vous reste à trouver de quelle image ce pastiche est issu


Spoof est apparu en 2015 comme une grande bouffée d’air. Ce mot qui signifie « canular ou parodie » en anglais est celui que la styliste Nathalie Croquet et le photographe Daniel Schweizer ont choisi pour baptiser une série de photos qui rejouent des images publicitaires. Mais au lieu d’avoir un mannequin au centre de l’image, c’est Nathalie qui tient la pose. Coiffée, maquillée, habillée et éclairée comme dans la photographie d’origine. Bizarrement quand c’est elle qui apparaît, le ridicule est criant. On s’aperçoit des poses débiles ou bien de l’artificialité de l’image. Enthousiasmés par le succès de la première édition de photos qui ont circulé mondialement, les deux amis ont repris le chemin du studio avec les moyens du bord. Cette fois, Nathalie est allée dénicher les vêtements exclusivement chez Emmaüs et elle les a customisés pour qu’ils ressemblent le plus possible à ceux de la campagne publicitaire d’origine. Le résultat est génial et il nous met, encore une fois, le nez devant les contradictions de la mode. Samedi, quand je suis allée voir l’exposition Spoof 2 à la Galerie Joyce, une femme est entrée, un poil agressive, et a dit à Nathalie : « Ah oui, vous cherchez à dire que la mode est ridicule  ». Et Nathalie de répondre : « Euh, non, c’est plus compliqué. Des images de mode, j’en fabrique aussi, c’est mon métier et je me questionne sur ce à quoi je participe ». Ces images, qu’elles fassent partie de séries éditoriales ou de campagnes publicitaires, on les engloutit sans les digérer. On les accepte sans les interroger. Nathalie Croquet nous invite à les décortiquer. Certaines nous élèvent, nous font du bien, nous émeuvent ou transpirent l’élégance. D’autres nous ratatinent comme une pâte à crêpe dans un gaufrier. Je vous invite à passer à la Galerie Joyce avant le 30 mars 2016 pour observer les images de Nathalie Croquet et Daniel Schweizer. Et si vous avez le temps – et l’envie – je serais ravie de lire vos réactions après avoir vu l’exposition. Bravo Nathalie d’oser faire le clown pour nous faire réfléchir.


Photographie Daniel Schweizer. Celle-ci est l’une de mes préférées. Tellement drôle. 


Spoof 2, exposition d’une série de 14 visuels à la Galerie Joyce jusqu’au 30 mars 2016. 168-173 Galerie de Valois, Jardins du Palais Royal, Paris 1er. Il y a aussi, dans la galerie, une sélection de vêtements vintage à acheter, chinés par Nathalie Croquet chez Emmaüs.