Mon intention pour 2018 : une « judgment detox »

28/12/2017


Il y a quelques mois, je vous ai parlé du livre de Gabrielle Bernstein, The Universe Has Your Back. Je l’ai lu en août 2017. Et pourtant, je continue à prendre la mesure de l’empreinte que ce livre a laissée sur moi. Formée à l’enseignement du yoga kundalini et professeur de méditation, Gabrielle Bernstein partage dans cet ouvrage des exemples concrets de situations dans lesquelles elle a appris à faire confiance à l’Univers. Or, chaque chapitre fait écho aux enseignements de Yogi Bhajan, le maître qui a importé aux Etats-Unis le yoga kundalini que je pratique intensément depuis 16 mois. Le livre est très efficace et j’ai déjà commandé le prochain Judgment Detox que je devrais recevoir d’ici la fin du mois de janvier 2018. On sait comment détoxifier son foie. Un jus de citron dans de l’eau tiède au réveil, une alimentation adaptée et une exclusion d’aliments trop riches ou trop sucrés pendant quelques jours et l’affaire est réglée. Mais se purger de notre jugement des autres et de nous-mêmes paraît nettement plus compliqué. C’est pourtant le chemin sur lequel je souhaite progresser en 2018…


Je suis désormais convaincue que le mécanisme qui consiste à juger les autres est le moyen le plus sûr de pulvériser l’estime que l’on a pour soi et probablement saper ses chances de déployer son plein potentiel. Etant Française, née et élevée en France, j’ai été biberonnée à l’idée que l’esprit critique ainsi que le jugement perpétuel du monde qui m’entoure sont des qualités essentielles. Voire même des signes d’intelligence. On m’a appris, à l’école comme à la maison, à hiérarchiser les œuvres, pas selon l’intensité de l’émotion ressentie, mais selon des codes définis par d’autres. Tel peintre était donc génial, tandis qu’un autre pondait des croutes. Telle chanteuse méritait notre attention tandis qu’une autre n’était qu’un concentré de vulgarité. Tout rentrait dans des cases et même si je schématise assez grossièrement mon éducation (je ne parle pas que de ma famille, mais de l’école, de la société et de l’époque dans laquelle j’ai baigné), j’ai fini par hériter d’une pensée binaire : si un artiste est jugé meilleur qu’un autre alors cela signifie que certains êtres humains sont supérieurs aux autres. J’étais d’ailleurs certaine que mon frère valait mieux que moi puisqu’il avait des notes exceptionnelles et que tous ses professeurs parlaient de lui comme d’un « génie ». J’étais pourtant une très bonne élève mais il y avait un niveau d’excellence « au dessus » du mien. Cette classification systématique, plus ou moins inconsciente, n’a pas cessé lorsque j’ai commencé à travailler dans le milieu de la mode. Je découvrais alors de nouveaux critères de jugement, tout aussi destructeurs. Cette fois, il s’agissait d’avoir le bon look pour obtenir une approbation. Si la minceur extrême était au rendez-vous, alors on avait des chances de décrocher un bon point supplémentaire. Il m’a fallu du temps pour apprivoiser ces nouveaux codes. Pour m’en libérer aussi (j’ai cependant encore un sacré chemin à parcourir de ce côté-là !). La presse écrite où j’ai évolué par la suite dispose d’autres constructions pyramidales. Dans un journal féminin, par exemple, la rubrique beauté est toujours considérée comme une sous-catégorie versus la mode, la société ou la culture. Combien de fois ai-je entendu des rédactrices-en-chef déclarer que « la beauté n’avait aucun intérêt et que cette section ne servait qu’à faire rentrer des annonceurs  » ? Imaginez à présent comment sont jugées les personnes qui écrivent sur la mode et/ou la beauté dans un journal d’actualités… On ne pèse pas bien lourd face au reporter de guerre qui risque sa vie pour rapporter des informations fraîches d’Alep. Avec ces codes, je crois bien avoir atteint le sous-sol de la considération le jour où j’ai décidé de créer ce blog. Passer de journaliste à blogueuse, c’était un peu comme si Cindy Crawford avait décidé d’arrêter de contrôler son corps et avait opté pour une mono diète de Nutella. Un « naufrage ». Et là, je parle d’une situation anecdotique dans un milieu professionnel de chanceux. Imaginez à présent comment se sent la personne en surpoids qui a le malheur de manger un sandwich dans le métro. Les regards désapprobateurs qu’elle reçoit. Je ne vais pas lister les situations quotidiennes où l’on se juge les uns les autres, sans connaître nos histoires respectives, sans savoir qui on a devant soi. Elles sont si nombreuses. Le fait est qu’on trouve toujours quelqu’un qui, selon des critères très subjectifs et relatifs à un milieu et à une époque, « aurait » plus ou moins de valeur que nous.


Je vous dresse un tableau sévère qui pourrait vous donner l’impression que je suis extrêmement complexée. Je l’ai été. Je le suis encore. Mais ça va quand même un petit peu mieux (enfin, il y a du boulot, c’est en chantier). Surtout, je ne voudrais pas donner l’impression que je suis une pauvre victime du jugement des autres – on y est tous soumis et quotidiennement – sans être moi-même un bourreau. Comment survit-on à cette hiérarchisation des êtres ? La réaction la plus naturelle est de traverser des phases où l’on a l’impression d’être « une merde », rampant à la cheville de ceux avec lesquels on se compare. Une autre stratégie bien vicieuse se met alors en place : tenter de se hisser sur cette échelle imaginaire en écrasant un peu les autres avec notre jugement. Avec notre mépris. Sans m’en rendre compte, j’ai fini par développer exactement ce qui me faisait frémir chez ceux dont je redoutais la critique. J’oscillais entre un sentiment d’infériorité et un complexe de supériorité. Je ne me sentais jamais l’égale de l’autre. J’étais constamment dans le jugement de ce qui m’entourait, que ce soit au niveau professionnel ou personnel. Après tout, n’était-ce pas ce qu’on me demandait en tant que journaliste ? D’émettre un avis critique ? De dénicher la qualité ? Juger n’était qu’un prolongement naturel de mon activité quotidienne. J’écris à l’imparfait mais c’est tout à fait présomptueux : la prise de conscience de ce mécanisme est récente et j’ai encore une grosse randonnée devant moi pour gagner en autonomie.


Mon amie Emily Weiss, fondatrice de la marque Glossier, née et élevée aux Etats-Unis, s’est toujours étonnée de mes sentences à l’emporte-pièce et sans demi-mesure : « han, elle est géniaaaaale, je l’adooooore, il faut absolument que tu la rencontres » (moi lui parlant d’une amie) ou « je la hais, je déteste ce qu’elle fait, elle est conne, sans intérêt, next  » (moi lui donnant mon avis sur une blogueuse que je n’avais d’ailleurs jamais rencontrée IRL). La semaine dernière à New York, Emily a remarqué que ma spiritualité m’avait rendue « less judgmental ». Est-ce que les mécanismes qui consistent à juger ce qui m’entoure ont disparu ? Non. Pourtant quelque chose a changé. Je m’aperçois beaucoup plus vite que je suis en train de basculer dans le jugement de valeur. Euh, je vous rassure, je ne suis pas devenue une Sainte. Je peste et je « bitche » encore lorsqu’on m’agresse ou qu’on dépasse mon seuil de tolérance. Je remarque cependant que j’utilise beaucoup plus rarement les mots « connasse », « pute » et « enculé » (oui, oui, j’ai le langage fleuri lorsque je suis énervée et ça fait d’ailleurs beaucoup rire mes ami.e.s qui adorent mon exagération lexicale). Oui, je continue à juger, à critiquer, à m’exaspérer des comportements des uns et des autres, à me révolter, à m’indigner. Je ne suis pas en train de prôner un état neuroleptique généralisé ou une téléportation sur la planète des Bisounours. J’essaie cependant de prendre conscience du moment où je me hisse en haut d’un escalier qui n’existe pas, pensant mieux savoir que l’autre (j’avoue : je veux TOUJOURS avoir raison et j’ai encore du pain sur la planche, cet article en est un exemple éloquent). J’essaie de reformuler mes phrases en parlant de ce que je ressens plutôt qu’en disant « elle est comme ci, tu devrais faire comme ça  ». Un exercice particulièrement efficace lorsqu’on s’engueule avec son conjoint.e ou son/ses gosse.s mais extrêmement difficile. D’autant que notre époque célèbre le jugement à chaque instant. Les boutons « j’aime » ou « j’aime pas » sur les réseaux sociaux, les commentaires, les tweets : tout est fait pour qu’on puisse balancer à la tronche de l’autre – et souvent de manière anonyme – son venin, son crachat, son « mon avis vaut mieux que le tien ». Publier une photo de fraises sur Instagram en plein hiver équivaut à une déclaration de troisième guerre mondiale. Parce que les fruits, forcément, ça doit être de saison et si possible d’origine locale. Lorsqu’on me demande d’où vient ma jupe plissée, j’hésite parfois à répondre « Zara » car j’ai toujours droit à un sermon, en message privé, sur le travail des enfants ou sur la mondialisation qui tue les ouvriers des usines textile en Europe. Pour être « bien jugée » sur les réseaux sociaux, il faut être vegan mais pas trop (parce que sinon, on est perçu comme une chieuse olympique), il faut porter de la mode équitable (mais pas trop chère quand même sinon cela signifie qu’on a perdu la valeur de l’argent), il faut exprimer de la joie (et partager aussi ses chagrins car trop de pensées positives donne visiblement des envies de meurtre aux haters), il faut utiliser des soins de beauté bio sans parabens (et éviter de parler de toutes les allergies qu’on s’est tapé en testant des produits 100% naturels), donner des jouets en bois à son enfant (mais avoir quand même une merde ou deux made in China pour prouver qu’on est comme tout le monde…). Bref, l’équation est impossible à tenir. J’ai des chaussures en cuir, j’adore le poisson avec du citron, il m’arrive même de manger un steak haché de bœuf Picard à 5% de matière grasse ni bio ni locavore (et peut-être même qu’il ne s’agit pas toujours de bœuf…), je n’ai pas réussi à trouver une doudoune éthique pour ma fille qui soit à la fois à son goût et dans mon budget, il y a plein de merdes industrielles dans les placards de ma cuisine car mon mari comme ma fille détestent les légumes colorés que je montre dans mes photos, ma peau ne supporte pas la plupart des conservateurs bio qui ont remplacé les parabens qui lui convenaient mieux, je prends souvent un dessert sucré à la fin du dîner, je déteste le métro et je circule souvent en taxi, mon bilan carbone en avion est désastreux, j’utilise le chantage et l’Ipad quand je suis à court de ressources éducatives avec ma fille… Et même quand je tente de vivre en accord avec les principes que je me suis fixée – plus d’authenticité, plus de respect pour la planète et pour ceux qui m’entourent – je ne suis jamais à la hauteur des exigences de certain.e.s internautes que je déçois, qui me jugent trop riche, pas assez engagée, trop parfaite, trop chanceuse, trop déconnectée de la vraie vie. Et pourtant, je suis TRÈS épargnée ! J’ai la chance de partager sur Instagram ou ici des liens de cœur avec vous qui se traduisent par une bienveillance infinie et beaucoup de gratitude mutuelle. J’ai des copines influenceuses qui se font crucifiées au moindre faux pas alors qu’elles tentent juste de faire de leur mieux. Vous allez me dire : « Vous l’avez bien cherché ! A partir du moment où vous prenez la parole dans l’espace public, vous prenez le risque de ne pas plaire à tout le monde ». Certes. Je m’interroge néanmoins sur ce que nous générons lorsque nous – et je m’inclus dans ce NOUS - nous laissons aller à imposer notre jugement, qu’il s’agisse d’un.e ami.e, d’un.e inconnu.e ou d’un.e célébrité (euh je tiens à préciser que je ne me prends pas pour une célébrité :-). Qu’est-ce que ça dit de nous ? Quel effet cela a sur l’estime que nous avons pour nous-mêmes ?


Photographie Armelle Kergall : ici sur cette photo, j’initie mon amie Marine de Bouchony au tantra (été 2017, Cévennes)


Mon hypothèse est que cela nous fragilise. A partir du moment où on l’on se place au dessus de l’autre, on donne vie à cette échelle imaginaire : certes on a grimpé une petite marche. Mais il reste des milliers de barreaux au dessus de nous sur lesquels on imagine que des gens « mieux que nous » résident avec grâce comme des funambules. Juger est une entreprise de destruction de l’amour de soi. Comment est-ce qu’on peut éviter de participer à cette mécanique ? Ben, je ne suis pas Gabrielle Bernstein, je n’ai pas encore pu lire son livre dont j’attends quelques miracles. Néanmoins, j’ai fait des expériences en yoga kundalini qui m’ont beaucoup aidées à me reconnaître dans l’autre. Je pense notamment à la première fois que j’ai expérimenté un exercice de tantra blanc. Le tantra blanc n’a rien à voir avec le tantra rouge (= le fameux tantra sexuel). Il s’agit de tenir une posture, un mudra (une position des mains), une méditation silencieuse ou chantée avec un partenaire choisi au hasard dans un cours de yoga, en se regardant droit dans les yeux. La première fois que j’ai fait cet exercice, c’était dans un cours de Caroline Benezet. Elle nous a demandé de nous mettre par deux, de nous asseoir face à face en tailleur, les genoux en contact, les paumes de main relevées et en contact avec celles de son partenaire, les yeux dans les yeux. Je n’avais jamais regardé cette élève que je découvrais ainsi pour la première fois. Je ne savais pas que c’était aussi déstabilisant de regarder à l’intérieur de l’iris d’une inconnue. Caroline a mis une musique avec un mantra (je ne me souviens plus duquel) et nous a demandé de chanter. Difficulté supplémentaire. Entendre sa voix. Oser chanter. Ecouter celle de l’autre. Impossible de se regarder dans les deux yeux sans loucher. On comprend vite qu’il faut fixer son regard sur l’un des deux yeux face à soi. L’exercice de tantra peut alors commencer. La durée varie selon la séance, ça va de deux minutes jusqu’à la journée entière lors du festival européen annuel de yoga kundalini. Ce jour-là, je crois qu’on a tenu cinq ou sept minutes. Ce qui s’est passé en ce si court laps de temps m’a bouleversée. Au début, je me suis sentie très embarrassée par le caractère intime de l’exercice. Se regarder droit dans les yeux, c’est presque impudique. Une fois l’embarras dépassé, on plonge progressivement à l’intérieur de l’œil qui nous fait face. J’ai vu mon reflet dans sa pupille, les contours de ma silhouette assise en tailleur. Puis, tout a commencé à se dissoudre. Je n’étais plus Lili. Je n’étais plus qu’un ensemble de cellules vibrantes, comme si je ne percevais plus seulement mon corps physique mais une onde énergétique. Je ne voyais plus une élève de yoga devant moi, je percevais son énergie. Ca doit vous paraître dingue. Tant pis, il ne s’agit que du récit d’une expérience. Je sentais ses bras trembler et flancher un peu. Je lui donnais ma force. Elle me transmettait la sienne à son tour. J’avais envie de pleurer tellement tout semblait parfait : je me reconnaissais en elle, je n’étais ni plus forte, ni plus faible qu’elle. J’étais tout simplement son égale. Cet exercice m’a fait l’effet d’un reset cérébral. Tout ce que j’avais appris en terme de hiérarchie des êtres humains était faux et archi faux. A chaque fois que je suis amenée à faire un nouvel exercice de tantra blanc, je retrouve cette même sensation. Le yoga kundalini agit comme une piqûre de rappel. A chaque fois que je pratique, je n’ai pas d’autre choix que d’accueillir ce qui est, sans jugement. Dès que je me mets à me juger, à me dire que je ne vais pas y arriver, que je n’en suis pas capable, je souffre intensément. Dès que je détourne ma attention de la douleur musculaire et que je me recentre sur ma respiration ou le point entre mes sourcils, je gagne en légèreté. Ca ne marche pas à tous les coups mais c’est une formidable métaphore de ce qu’on traverse dans la vie. La comparaison, la critique des autres ou de nous-mêmes nous conduisent dans une impasse. Je le sais pourtant c’est si difficile d’éviter cette voie sans issue. Donc, je pose ici mon intention : entamer en 2018 une Judgment Detox en profondeur. Gabrielle Bernstein, I am ready for your new book and I can’t wait !


Photographie Anne Regard : l’un de mes professeurs de yoga kundalini, mon amie Anne Bianchi avec moi, dans un exercice de tantra


Et vous, quels sont vos trucs pour éviter l’auto-flagellation et le jugement des autres ? Avez-vous déjà remarqué que plus on juge les autres, moins on a confiance en soi ?