Anatomie de la chaussette sale

31/10/2017


Pendant mon séjour dans les Cévennes, j’ai pris le temps de lire un ouvrage que j’ai mentionné sur Instagram il y a peu : Libérées ! : le combat féministe se gagne devant le panier de linge sale, de Titiou Lecoq (Edition Fayard). Titiou Lecoq est journaliste (Libération, Slate…), auteure de romans (La Théorie de la tartine, Les Morues, …) et blogueuse (l’excellent Girls and Geeks). Elle est aussi en charge d’une newsletter hebdomadaire via le site Slate et co-signe avec Nadia Daam un podcast sur la parentalité : Les sales gosses. Je l’ai rencontrée pour la première fois grâce à Lauren Bastide, alors journaliste au magazine Elle. Elle nous avait réunies avec d’autres blogueuses dans un studio photo afin d’illustrer un article du magazine sur la révolution digitale. Comme toujours, la prise de vue avait pris du retard et Titiou qui venait d’avoir un enfant disposait d’un temps limité avant de devoir libérer la nounou ou la crèche de son fils. Moi-même, j’étais assez ennuyée par la lenteur du shooting mais je n’osais rien dire. D’un coup, après avoir prévenu le photographe à plusieurs reprises de son impératif, Titiou s’est levée et a quitté le studio. Sans rage ni cri, mais avec une détermination qui m’avait scotchée. Je me suis aussitôt mise à suivre son blog que je ne connaissais pas et j’ai passé plusieurs soirées à hurler de rire devant le récit de son accouchement (l’épisode « foie de veau » est incontournable, attention aux âmes sensible), ses découvertes de sites insolites avec une préférence pour toutes les scènes qui incluent ses deux garçons. Au printemps dernier, nous avons déjeuné ensemble pour la première fois. Elle travaillait sur un livre dédié au ménage. Pas une méthode à la Marie Kondo pour apprendre à plier ses chaussettes. Ni un bouquin de développement personnel sur les vertus de l’ordre dans l’espace intime. Exaspérée par l’inégalité de la répartition des tâches ménagères au sein de son propre couple qu’elle croyait moderne, elle s’est lancée dans une étude approfondie du sujet, études quantitatives et lectures sociologiques à l’appui. Son but : comprendre comment elle en était arrivée à concentrer toute sa colère sur une chaussette trainant au sol alors qu’elle s’était toujours crue au dessus des préoccupations domestiques.


La chaussette – et le ménage – ne sont donc qu’un prétexte pour s’interroger sur l’inégalité entre les deux sexes au sein de la maison (et à l’extérieur d’ailleurs). Or, si les grands combats comme l’égalité des salaires entre homme et femme mettent à peu près tout le monde d’accord (enfin, sauf Zemmour mais j’ose espérer que je ne compte aucun de ses fans parmi mes lecteurs), les femmes baissent majoritairement les armes à la maison, d’après Titiou Lecoq. Pourtant, globalement dans mon entourage de Parisienne privilégiée, les pères et les maris d’aujourd’hui en font nettement plus que leurs propres pères. D’ailleurs, c’est tout de suite ce que j’avais répondu à Titiou lorsqu’elle m’a demandé l’an passé si je considérais que les tâches étaient bien réparties au sein de notre foyer. Je lui ai dit que j’avais l’impression que mon mari en faisait autant que moi à la maison. C’est lui qui accompagne notre fille à l’école chaque matin. Il ne touche presque jamais au linge sale mais je dois reconnaître que c’est lui qui range mon petit bordel après mon petit-déjeuner presque tous les matins (mes épluchures de fruits découpés et mon sachet de thé qui dégouline sur le rebord de l’évier) et il fait bien plus souvent que moi la vaisselle (on a un lave-vaisselle néanmoins ma passion pour la céramique hors de prix est assez incompatible avec le passage en machine). C’est moi qui fait le marché le weekend, mais c’est souvent lui qui se tape les petites courses d’appoint en semaine. Je cuisine un peu tous les soirs mais comme ni lui ni ma fille n’ont un goût prononcé pour mes inventions veggie, c’est souvent lui qui finit par lui préparer des pâtes ou des gnocchis. C’est moi qui remplis les papiers de la sécu et qui organise les weekends comme les vacances (penser à mettre une alerte pour acheter un billet de train pas trop cher, réserver une voiture de location, réserver les nuits d’hôtel…) mais c’est lui qui vérifie que ma fille a bien fait ses devoirs chaque soir (et pour moi, ça compte triple, comme au scrabble)… Et puis je pars très souvent en voyage professionnel et je peux toujours compter sur lui lorsque je m’absente, il ne me fait jamais « payer » mes déplacements. Au contraire, il m’a toujours encouragée à voyager puisqu’il sait que c’est ma passion. On travaille tous les deux de la maison et je me rends bien compte que cette situation particulière est difficilement comparable à celle que vivent les couples qui doivent se rendre au bureau et assister à des réunions après 18h. On a aussi en commun le fait d’avoir habité chacun seul, très tôt, juste après le Bac, ce qui nous a contraint à devenir autonome… et donc ordonné (enfin je garde un syndrome bordélique très ancré avec lequel je lutte constamment). Et puis, maintenant qu’on est devenu les bourgeois dont on se moquait quand on était ado, on a aussi les moyens de se payer quelques heures hebdomadaires de ménage (pas autant que ce dont je rêverais, toutefois je suis consciente que c’est un luxe) et une baby-sitter qui accompagne notre enfant à ses activités extrascolaires (traduction : du temps supplémentaire pour bosser). Titiou m’a alors posé un certain nombre de questions : Qui ordonne à la personne qui fait le ménage de nettoyer le frigo, les vitres ou de changer les draps ? Qui sait combien il faut la payer et à quel moment ? Qui prépare le sac de piscine de ma fille ? Qui pense à son goûter les soirs où elle reste à l’étude ? Qui s’occupe de remplir les dossiers d’inscription pour les activités extrascolaires ? Qui pense à acheter le cadeau pour l’anniversaire où elle est invitée le samedi suivant ? Qui trouve une solution de garde les soirs où l’on sort ? Moi. La fameuse charge mentale qui prend une place folle dans le cerveau, déborde sur la to do list professionnelle, dévore notre énergie et nous donne souvent l’impression que nous n’allons pas « y » arriver. D’ailleurs, je connais beaucoup de femmes séparées ou divorcées qui continuent à porter l’intégralité de la charge mentale malgré le fait qu’elles ne vivent plus avec le père de leurs enfants. Elles ne peuvent s’empêcher d’envoyer des sms pense-bête du type « Gustave a judo jeudi, n’oublie pas de mettre son kimono dans son cartable » car elles craignent que leur enfant ne soit pas accepté à son activité préférée si leur ex oublie la tenue obligatoire… Le livre de Titiou Lecoq pointe nos responsabilités face à ces situations qu’on répète machinalement. Bien souvent, on n’a même pas conscience de cette charge, on la considère normale, comme si on était programmé biologiquement pour l’assumer. Alors que ce n’est qu’une construction culturelle, un héritage bien enraciné. Une fois qu’on a pris conscience de cette charge, il faut aussi apprendre à son conjoint à prendre le relais en acceptant que ce soit à « sa » manière ou dans un timing bien à lui. Ma fille a su faire ses lacets assez tardivement par ma faute : ça m’exaspérait de la voir galérer pendant des heures à nouer une boucle autour de son index. Du coup, je finissais par le faire moi-même pour lui éviter d’être en retard à l’école. Un jour, j’ai compris qu’elle ne saurait jamais les faire si je ne lui laissais pas le temps d’apprendre. Dans le couple aussi, et Titiou nous le rappelle à plusieurs reprises, on ne peut pas répartir équitablement la charge invisible si on se précipite pour faire les choses à la place de l’autre.


Ma fille a eu 10 ans et nous n’avons qu’un enfant. Je me rends bien compte que la charge est bien plus légère pour moi que pour une mère de deux ou trois enfants en bas-âge. L’autre jour, Alice Cheron qui tient le blog Ali di Firenze, est passée déjeuner chez moi. J’avais préparé une jolie table pour nous faire plaisir. Comme elle me suit sur Instagram, elle m’a d’abord demandé comment je réussissais à aller si souvent au yoga. Je lui donne l’impression de passer une heure par jour en cours, tout en ayant une vie professionnelle chargée, des déplacements réguliers, une petite fille, un mari, des amis… Et elle a beau essayé de se projeter, mon emploi du temps lui paraît incompatible avec son quotidien. La grande différence entre elle et moi ne réside pas dans un gène secret qui me donnerait les pouvoirs de Super Jamie. J’ai juste un seul enfant, alors qu’elle en a deux qui ont moins de 5 ans (dont un bébé de 7 mois). La mienne a dix ans, elle prend sa douche et se lave les cheveux seule, fait ses devoirs seule, peut jouer ou lire seule pendant une heure trente dans sa chambre (son record avant d’hurler « j’m’ennuiiiiiiiie  »), est capable de débarrasser les espaces communs de ses affaires et de ses jouets lorsqu’on le lui demande (elle ne le fait pas naturellement, faut pas rêver). CA CHANGE TOUT ! Quand elle était plus petite, le créneau 18h-20h était un marathon sans pause, pour mon mari comme pour moi (et pourtant nous n’avons qu’un enfant, je ne sais pas comment font les mères de familles nombreuses, je les admire…), préparer un truc sain à manger en espérant qu’elle veuille bien avaler (j’ai largement lâché sur ce point depuis, elle finira bien par s’intéresser à ce que je mange un jour ou l’autre), éviter la noyade dans le bain, surveiller les doigts dans les prises, les chutes de la chaise haute mal attachée, changer la couche, préparer un biberon à la dernière seconde parce qu’elle n’a pas aimé la purée de courgettes-petits pois que j’avais pourtant mis des heures à préparer au Babycook, lui remettre sans cesse ses chaussons pour éviter qu’elle tombe malade (otite/bronchite = nuit de merde), lire une histoire, la coucher, y retourner pour un verre d’eau, y retourner pour un dernier baiser, y retourner pour l’emmener sur le pot, chercher le doudou dans toute la maison, le trouver puis retourner le donner à l’enfant… puis s’écrouler dans le canapé. A présent qu’elle a grandi, je dispose de beaucoup plus de temps pour moi. Par ailleurs, comme je travaille de chez moi, je gagne une à deux heures par jour de transports en commun par rapport à la plupart de mes amis. Et je me suis trouvée des cours de yoga à proximité de chez moi, de manière à pouvoir m’y rendre à pied en 5 minutes. Je ne pratique pas tous les jours, je vais en cours trois fois par semaine. C’est déjà ahurissant, compte tenu du fait que je n’avais aucune activité physique il y a encore quinze mois mais ce n’est pas quotidien, contrairement à ce que mon compte Instagram pourrait sous-entendre.


Photographie Lili Barbery-Coulon.


Or justement, dans le livre de Titiou Lecoq, on trouve plusieurs chapitres dédiés à la nuisance d’Instagram sur la libération nécessaire des femmes. Les photos qui montrent un intérieur parfaitement ordonné, un petit-déjeuner plus que parfait, une figure de yoga ou un matcha latte participeraient, d’après elle (et elle n’est pas la seule à le penser), à entamer collectivement l’estime que les femmes ont pour elles-mêmes. Elles les renverraient constamment au rôle de maitresse de maison qu’on cherche à leur faire endosser depuis des générations tout en maintenant l’idée qu’elles doivent garder le contrôle d’elles-mêmes et de leurs corps. Avec en cadeau bonus : un sentiment d’échec puisqu’il est impossible d’atteindre, dans la réalité, le niveau de perfection décliné dans ces images. Elle cite les photographies de familles immortalisées par The Socialite Family ou Mimi Thorisson dont je n’avais jamais entendu parler avant que la marque L’Occitane en fasse son égérie en 2016 et à laquelle je ne suis pas abonnée, ni sur Instagram ni ailleurs. Or, même si je ne joue pas dans la même catégorie que Mimi Thorisson, en terme de succès et de quotidien (elle a 264k followers et un paquet de gosses qui aiment les brocolis, elle vit à la campagne et a fait le choix de rester au foyer dans une maison spectaculairement belle), je me suis sentie visée par ces chapitres dédiés à Instagram. Ce n’est pas la première fois qu’on « me » fait ce genre de reproche (notez bien que Titiou Lecoq ne m’a pas du tout mentionnée, c’est moi qui me suis reconnue dans les comportements visés). Lorsque j’ai commencé à travailler pour le magazine Vogue en 2003, un membre de ma famille m’a dit que je faisais le choix de « participer à une entreprise d’aliénation collective des femmes ». Et lorsque j’ai créé mon blog, cette personne a surenchéri en disant qu’en « m’érigeant en modèle » je créais « un objet malveillant pour moi-même et pour les autres ». Rien que ça. En prime, je suis experte du secteur de la beauté, celui qui fait frémir une partie des féministes qui considèrent la coquetterie et le soin de soi (en particulier l’épilation et la coloration des cheveux blancs…) comme un esclavage patriarcal et la perte d’un temps précieux que les femmes pourraient occuper autrement (vous pouvez lire Beauté Fatale de Mona Chollet à ce sujet). Le dimanche soir, j’adore passer une heure dans la salle de bains à me faire des masques dans un bain bouillonnant d’huiles essentielles. Le matin, quand je peux, j’aime aussi gâcher quinze minutes à me couper des fruits pour oublier le chaos extérieur et me créer un îlot de beauté avec un Pimp My Breakfast que j’immortalise sur Instagram… J’avoue avoir un goût prononcé pour la décoration. J’ai d’ailleurs passé des jours à choisir avec mon mari chaque couleur des pièces de notre appartement et j’ai dessiné la bibliothèque qui occupe un mur de notre salon… Bref, je coche toutes les cases de la femme qui croit qu’elle est libre mais qui au fond est totalement aliénée à son héritage de fée-du-logis-bonne-à-marier. Une partie de mes centres d’intérêts est donc jugée indigne de mon engagement féministe. D’après le livre de Titiou Lecoq, il apparait difficile de militer pour une meilleure répartition des taches au sein du couple tout en cultivant sur Instagram, un perfectionnisme handicapant pour toutes. Je ne partage pas cet avis mais je l’entends et il m’oblige à prendre la mesure de mes responsabilités lorsque je publie une image sur ce réseau.


On pourrait en effet me reprocher de faire naitre des complexes chez celles qui découvrent mes photos de petit-déj en mangeant, au mieux, un bol de céréales industrielles. Idem pour mes photos de voyages paradisiaques lorsqu’on est sous la pluie à Paris. Mon intention, comme vous pouvez vous en douter, est toute autre. Sur Instagram, je ne partage que ce qui m’émerveille, ce qui me fait du bien, espérant que cet émerveillement soit contagieux. J’ai horreur de me plaindre et je fais l’effort de me concentrer sur le bon et le beau pour augmenter ma capacité à me réjouir (ça marche pour moi !). Parfois aussi dans l’espoir de partager des recettes de cuisine, des idées, des trouvailles, de bonnes adresses ou des ondes positives. L’usage régulier de ce réseau m’a permis d’en comprendre les codes et je sais que la « vraie vie » ne s’y exprime pas. La réalité crue avec la maladie, les nuits trop courtes des premières années de parentalité, la chimio quand on accompagne une personne qui a un cancer, les emmerdes, les couches qui puent dans le sac poubelle que personne n’a envie de sortir, la pauvreté qui hurle à tous les coins de rue, la litière du chat à changer, la vieille salade verte moisie dans le bac à légumes du frigo, le vomi sur le trottoir, les culottes à ramasser dans la chambre de ma fille, les engueulades, les montées de stress professionnel… cette masse de choses quotidienne n’a pas sa place sur Instagram. Sur Twitter ou sur Facebook, c’est différent. Mais sur Instagram, on ne fait pas un scanner fidèle de son quotidien (je n’ai pas inventé les codes d’Instagram, je ne fais que les observer). On en sélectionne les meilleurs morceaux et on ajoute quelques filtres comme de la poudre magique. Et on s’en rend immédiatement compte, non ? Que vous produisiez ou non des images sur ce réseau, vous réalisez bien qu’il s’agit d’une vision tronquée de la vie et qu’il y a une nette différence entre les images du fil d’infos de l’application lemonde.fr et les couchers de soleil de votre feed sur Instagram ? Un peu comme les photos qu’on choisit de mettre dans un album photo (enfin pour ceux qui font encore des albums photos…) : on garde rarement les images où l’on a les yeux à moitié fermés, on édite le contenu. Quand ma fille était petite et que je feuilletais Milk pour trouver des idées de jouets ou de fringues, je me doutais que ce que j’avais entre les mains n’était pas à l’image du monde réel. Je ne me suis jamais sentie complexée en découvrant l’intérieur d’un appartement d’une famille sur The Socialite Family parce que 1) je ne suis pas d’un naturel envieux et que je me sens déjà hyper privilégiée 2) je vois bien qu’ils ont passé des heures à tout ranger avant l’arrivée de la photographe 3) qu’ils se sont probablement habillés spécialement pour le shooting et qu’il y a dû y avoir un certain nombre de grimaces avant de parvenir au sourire Ricoré de la photo. Les parents ont peut-être même emprunté des coussins, un tapis ou quelques lampes pour rendre leur maison encore plus belle (ou faire de la pub à un copain designer). Oui, oui, ça arrive... Mon expérience dans les shootings pour la presse écrite m’a permis de prendre conscience de tous ces petits arrangements avec le réel, cachés derrière une photo de mode. Je ne dis pas qu’Instagram est inoffensif. Il arrive, dans des périodes où je suis plus fragile, que je sente un pincement devant certaines images. Ce ne sont pas des photos d’inconnues qui me piquent. Je fais partie d’un petit milieu, j’étais journaliste, j’ai décidé de quitter mon poste à M le magazine du Monde pour m’occuper de ce blog, forcément, pour certaines marques (non majoritaires), je parais moins « intéressante » qu’avant. Les soirs où j’ai eu une journée difficile, découvrir que mes copines journalistes sont toutes invitées à un événement auquel je n’ai pas été conviée ne me laisse pas indifférente. Pourtant, je ne manque pas de sollicitations et je devrais me réjouir de mon succès. C’est toujours l’histoire du verre à moitié plein ou à moitié vide. Ces jours où je me sens exclue, ce n’est pas Instagram le problème, c’est le manque de confiance que j’ai en moi. D’ailleurs, on peut expérimenter la même sensation dans la rue en regardant une fille sublime sortir d’une boutique de luxe les bras chargés de paquets qu’on ne peut pas s’offrir. Ou en passant devant un cinéma qui met à l’affiche une actrice de 52 ans qui a une plus jolie silhouette que celle qu’on avait à 23 ans. Ou encore en appelant notre copine «  plus-que-parfaite » qui va nous raconter que tout est « génial », que ses enfants ne s’intéressent qu’à la lecture (ils ont d’ailleurs appris à lire seuls dès l’âge de 4 ans pendant que les vôtres vous piquaient votre téléphone pour aller sur Youtube), que son mari vient de décrocher un contrat qui les met à l’abri de problèmes de frics pour les trois prochaines années…etc… etc. Dans toutes ces situations, on peut choisir d’en vouloir à sa copine (qui, pour des raisons qui la concernent, refuse de dévoiler ses emmerdes), à l’actrice ou à la société de consommation qui nous impose des modèles inatteignables. Ou bien on peut observer ce que cela fait résonner en nous, quelle corde sensible est en train d’être pincée. Parce que cette corde-là, elle existe à l’intérieur de moi et que je coupe Instagram ou non, elle trouvera d’autres éléments déclencheurs pour s’exprimer. Cet été, une amie me parlait d’un compte Instagram d’une fille qu’elle déteste. Mais qu’elle suit. Elle a passé un long moment à me décrire, par le menu, tout ce qui l’exaspérait chez elle. Je l’ai écoutée et je lui ai demandée pourquoi elle était abonnée à son compte. (… silence). La vie n’est-elle pas déjà suffisamment remplie de merdes en tout genre ? Faut-il en plus se coltiner d’avoir constamment dans sa poche les photos d’une personne qui représente tout ce qu’on déteste, qui nous complexe et nous déprime ? Cesser de la regarder ne va malheureusement pas suturer l’estime qu’on a pour soi (c’est un long chemin et le seul qui vaille à mon sens puisqu’il conduit à l’autonomie véritable), mais ça va au moins arrêter de creuser la plaie.


Instagram n’est cependant pas le sujet du livre de Titiou Lecoq. Je l’ai lu d’un trait, en prenant des notes sur tout ce que j’avais envie de partager avec mon mari. Si vous le lisez et que vous êtes en couple, il risque de provoquer une légère mise au point (voire un recadrage…) avec votre conjoint. On a eu une discussion super intéressante sur tous les micros trucs qui nous exaspéraient l’un et l’autre au quotidien. J’ai beaucoup parlé du poids de l’organisation de la vie de famille et des rouleaux de PQ qui restent vides sur leur support dérouleur sans être changés. Il s’est beaucoup plaint de mon sachet de thé qui n’atterrit jamais à la poubelle mais que je laisse suinter dans l’évier ainsi que de la quantité de chaussures que je fais trainer dans l’entrée (alors qu’on a un placard spécialement conçu pour les ranger). J’ai fait de grands progrès sur le bouchonnage du tube de dentifrice, mais j’ai encore une autoroute de progression sur tous ces petits gestes insignifiants qui permettent de mieux vivre ensemble (lui aussi, je vous rassure). Reste à éduquer notre fille qui ne voit aucun intérêt à ranger sa chambre au fur et à mesure et aime se coucher dans un bordel absolu. Je ne peux pas la blâmer, j’étais exactement comme elle lorsque j’avais son âge. Néanmoins, je cherche la réponse adaptée car les crises d’hystérie de ma mère autour du ménage dans ma chambre n’ont pas du tout été efficaces sur moi. Elles ont même aggravé mon syndrome bordélique. Si vous avez des astuces d’éducation (positive ou non) qui ont fonctionné avec vos enfants, n’hésitez pas, je suis preneuse ! Merci Titiou de m’avoir permis de prendre conscience d’un certain nombre de déséquilibres et d’avoir fait naitre des échanges au sein de mon couple d’une grande qualité. Je suis désormais très curieuse de la manière dont ça se passe chez vous ? Est-ce que vous avez l’impression d’en faire beaucoup plus que l’autre ? Est-ce que c’est vous qui posez une journée de congé lorsque votre enfant est malade malgré le fait que vous ayez autant de responsabilités professionnelles que votre conjoint ? Et si vous êtes en couple avec une personne du même sexe que vous, est-ce que vous rencontrez les mêmes déséquilibres que ceux décrits par les femmes dans un couple hétérosexuel ? J’attends avec impatience vos témoignages !


Photographie Lili Barbery-Coulon. J’aimerais pouvoir vous dire que cette photo est issue de la chambre de ma fille dans les Cévennes mais malheureusement il s’agit d’une photo de ma chambre et de mes jeans que je balance au sol avant de me coucher.


Libérées ! : le combat féministe se gagne devant le panier de linge sale, de Titiou Lecoq (Edition Fayard), 17€ sur Amazon et à la Fnac