Effet lactonique

29/10/2010

Illustration Domino Lattès

Je soupçonne les types qui ont baptisé les ingrédients de la parfumerie d’avoir résolument compliqué la chose pour être certains de ne partager ce savoir qu’avec eux-mêmes. Histoire de faire passer les autres pour des ignorants et de maintenir à l’écart tous les néophytes. Ca me fait penser au sketch de Florence Foresti quand elle décrit les inventeurs de la poussette pliable qui ont pris un malin plaisir à intégrer une minuscule pièce invisible (donc introuvable) qui bloque la fermeture de l’engin. Un exemple souvent cité : le musc synthétique, propre, cotonneux et légèrement fruité à l’opposé du musc du chevrotin qui sent le sexe et le bouc pourtant les deux matières portent le même nom. Bien moins connue du grand public, la famille des lactones a de quoi vous donner la migraine tant les noms des odeurs qui la composent varient d’une maison à l’autre. On y trouve même une aldéhyde qui n’a rien à voir (ou à sentir) avec celles du célèbre N°5. Je vous avais prévenu : ces chimistes ont un cerveau rangé différemment du notre. Pourtant cette famille lactonique mérite qu’on la connaisse et qu’on sache la décrypter car elle inonde la parfumerie des années 2000 comme l’industrie alimentaire. « On appelle lactones les molécules qui ont un cycle fermé dans lequel il y a un oxygène » explique le parfumeur Jean Guichard. J’arrête ici la punition de l’exposé scientifique pour passer directement à l’essentiel : le parfum. Veloutées, fruitées et crémeuses, les lactones les plus utilisées sont :
 
- la Coumarine qui rappelle la colle blanche Cléopâtre et l’amaretto
- l’Undecalactone gamma, un sirop d’abricot ou un désodorisant à la pêche dans un taxi
- l’Undecalactone delta qui sent autant le lait chaud que la serpillère sèche
- l’Aldéhyde C18, entre un verre de Bailey’s et une huile solaire à la noix de coco
- Ainsi que des tas d’autres molécules aux parfums de lait caramélisé, mirabelle, nougatine au café et de Chupa chups blanches…
 
On a déjà la nausée et pourtant, ces notes sont partout. Dans les yaourts aromatisés, les bonbons et les desserts lactés. Mais aussi dans de magnifiques parfums comme Mitsouko de Guerlain, Femme de Rochas ou encore Féminité du Bois de Serge Lutens. « A dose homéopathique, les lactones réchauffent les bois et apportent du moelleux, poursuit Jean Guichard. Elles sont d’ailleurs indispensables au parfumeur pour composer un accord tubéreuse comme dans Fracas de Piguet ». Autre avantage à l’heure où tout le monde se plaint que les fragrances ne tiennent plus : ces molécules sont lourdes donc indéboulonnables. Malheureusement, comme ces notes passent bien en tests, on frôle l’overdose dans bon nombre de nouveautés à la confiture d’abricot et au beurre de coco. Après avoir décortiqué la famille, de la nièce à la grande tante, j’ai d’ailleurs compris ce qui m’incommodait autant dans les parfumeries actuelles : l’effet lactonique...