Les mots sont-ils nécessaires pour sentir ?

4/11/2016


Il y a quelques semaines, j’ai reçu ce flacon sans nom qui célèbre les dix ans de la marque Byredo. Il est vendu avec une série de lettres à transférer sur l’étiquette afin de choisir soi-même le nom qu’on veut donner à la composition. Le dossier de presse qui accompagne ce lancement livre très peu d’informations au sujet du parfum. Une volonté de la marque qui souhaite mettre les journalistes dans la même situation que les clients qui découvriront ce parfum sans explication. Je remarque d’ailleurs que les descriptions olfactives se raréfient dans de nombreux dossiers de presse. La raison ? Les marques – parfois les parfumeurs eux-mêmes - en ont assez qu’on réduise leurs créations à une liste d’ingrédients dont les lecteurs ne connaissent pas toujours l’odeur. Il faut dire qu’on a tellement abusé de story telling qu’on est arrivé à un stade où le marketing a inventé des parfums à des fleurs qui n’en ont jamais eus (je pense notamment à l’amaryllis ou à l’orchidée).


J’ai souvent entendu les nez comparer leur travail à celui de peintres et regretter qu’on ne leur parle que de matières premières alors qu’on ne résume pas un tableau à la qualité de ses pigments. Néanmoins il y a des parfumeurs qui s’agrippent solidement à leur formule et adorent entrer dans les détails des accords pour le plus grand plaisir des journalistes. Les communiqués les plus énigmatiques sont ceux de Serge Lutens qui a horreur qu’on le cloue au pilori des matières premières. Il préfère nous écouter livrer nos impressions – et tenter d’obtenir une approbation de sa part - plutôt que de nous livrer des détails sur les ingrédients. Je dois avouer que j’adore qu’on me décortique une formule comme on désosserait une volaille avec une lame japonaise. Mais lorsqu’on me laisse dans le « noir », je suis obligée de me fier à mon cerveau et à lui seul. Aux images qu’il produit quand je ferme les yeux en sentant le morceau de papier imbibé. Aux mots qu’il murmure et que je n’arrive pas toujours à attraper avant qu’ils se dissipent.


Ce monde inconnu exige de la concentration et du lâcher prise. Surtout, ne pas essayer de déterminer les ingrédients. Se laisser envahir par les souvenirs et les connexions improbables avec ce qui nous est cher. Dès que je cherche à scanner les matières premières à l’aveugle, je m’éloigne de mon émotion. Comme je connais un peu les ingrédients, je ne peux pas m’empêcher de faire entrer le parfum dans une case. Je me souviens de mes cours de parfumerie avec Jean Guichard à l’école de Givaudan et de la classification de Jean Carles (une méthode pour mémoriser les matières). Je commence par le placer dans une famille – fleurie, boisée, hespéridée, orientale… - puis j’entre à l’intérieur de cette fratrie. Quelles fleurs ? des blanches ? de l’iris ? de la rose ? Quels agrumes ? Du citron, de la mandarine, du yuzu, du pamplemousse ? Quels bois ? lacté comme du santal ? terpénique comme du patchouli ? fusant comme du cèdre ? Etc… Et j’avance petit à petit par élimination.


Parfois, souvent, je suis perdue. Rien n’entre dans aucune case. C’est la panique. On se raccroche au design du flacon, au nom du parfum. Evidemment, dès qu’ils portent le nom d’une matière – bergamote de Sicile, santal de Mysore, clémentine amère – on se range derrière les mots. Faites pourtant bien attention à ce que vous dit votre cerveau : il y a des tas de parfums qui portent le nom d’une matière et qui en sont très éloignés dans la réalité olfactive. Ce qui crée une infinie confusion : Quoi, cette « vanille » que je porte depuis toujours serait en fait un jasmin fruité ? Comment ? Ce vétiver que j’aime tant serait une lavande de barbier ? Les noms nous trompent et nous indiquent déjà dans quelle direction sentir.


Et puis il y a les destinations géographiques qui nous évoquent aussi des fragrances. Les prénoms ou les couleurs plus difficiles à connecter à des parfums – en dehors du vert qui diffuse rien qu’à l’écrire des effluves de cosses de petit pois, de gazon coupé et de feuillages humides. Mais un nom, c’est aussi une promesse. Un manifeste de soi puisqu’il faudra bien l’énoncer quand on nous demandera ce que l’on porte au creux du cou. Parmi mes parfums de toujours : Calandre de Paco Rabanne, Rive Gauche d’Yves Saint Laurent, Cristalle de Chanel, L’Eau d’Hadrien d’Annick Goutal, Féminité du Bois de Serge Lutens, Portrait of A Lady de Frédéric Malle, le N°19 de Chanel, L’Eau de Narcisse Bleue d’Hermès, Egoïste de Chanel… autant de territoires sémantiques qui diffusent des images assez nettes dans ma tête. Et qui en disent probablement long sur la personne que je suis.


Je trouve l’exercice proposé par Byredo assez excitant. Il nous désarme en retirant les béquilles de la langue. Il nous libère aussi de nos préjugés. Alors, alors, qu’est-ce que sent ce nouveau parfum ? Si je vous livrais ma réponse, je dégommerais d’office le jeu, non ? Sans nommer aucune matière, je dirais qu’il m’évoque une aquarelle. Les couleurs me semblent fondues, presque effacées. Il y a du bleu, sans doute du violet, qui ne m’évoquent ni la mer ni le ciel. Plutôt les fards de rouge à lèvres, les fleurs racées et les baies. Je ressens un frisson, une odeur de froid (et pas de frais) qui chatouille le nez puis se réchauffe. Viennent ensuite des images de bois si doux qu’on croirait qu’on les a poncés pendant des jours. Un petit truc salivant en sourdine sur ma peau. Je ne vous en dis pas plus sinon c’est de la triche. J’aimerais bien connaître les noms de vos parfums préférés et vous poser une autre question : si vous deviez baptiser le parfum de vos rêves, comment s’appellerait-il ? Moi je cherche encore…


PS : c’est aujourd’hui que sort à Paris le spécial beauté de M le magazine du Monde. Demain midi, vous le trouverez en province, j’ai écrit une enquête sur l’utilisation de la génétique à des fins commerciales dans le secteur de la beauté et il y a une super belle série de photos sur les jumeaux, je vous en parle demain c’est promis <3