Le bois par les #LPC

6/10/2014

Photographie Ma Récréation. Christopher Sheldrake dans le laboratoire des Parfums Chanel

Après le blanc et summertime, voici un nouvel épisode des Particules Complémentaires (#LPC). Petit rappel pour ceux qui ne savent ce que sont les #LPC : nous sommes neuf blogueuses parisiennes partageant le goût du luxe, de la mode, de la beauté ou de l’art de vivre et nous avons décidé de former un collectif pour nous soutenir mutuellement, développer nos plateformes respectives, et surtout, oui surtout, profiter du groupe pour stimuler notre créativité. Régulièrement, nous choisissons une trame commune – aujourd’hui, il s’agit du bois – sur laquelle chacune brode sa propre histoire. Comme vous pouvez l’imaginer, je ne vais pas vous parler de pyrogravure. Impossible d’échapper ici à ma passion des parfums. Car les bois se nichent un peu partout dans les flacons de votre salle de bains. Synthétiques ou naturels, camphrés ou ambrés, secs ou humides, ils forment souvent la colonne vertébrale des senteurs que vous affectionnez. Parfois sans qu’on les perçoive distinctement.

Photographie Ma Récréation. Derrière les flacons bleus du laboratoire Chanel, Christopher Sheldrake en train de respirer plusieurs produits 
 
La palette des notes boisées en parfumerie est sans fin. Pour mieux la comprendre, j’ai demandé à l’un des parfumeurs que j’admire le plus de nous parler des matières les plus connues. Christopher Sheldrake est « Parfumeur, Directeur de recherche et développement » au laboratoire des Parfums Chanel. Vous ne connaissez peut-être pas son nom. Et pourtant, vous avez déjà senti ses créations. Celles auxquelles il a participé chez Chanel en collaboration avec Jacques Polge. Ou celles qu’il élabore pour Serge Lutens. Car depuis des années et encore aujourd’hui, c’est lui qui métamorphose les idées poétiques de Monsieur Lutens en liquides odorants. Il est aussi discret qu’élégant. Avec son accent British et son extrême modestie, il allège le discours, traduit les hiéroglyphes en mots compréhensibles, fuit la vantardise et a la passion communicative. C’est toujours difficile de quitter son bureau tant il est agréable à écouter. C’est rare les gens qui ont l’intelligence de vous donner l’impression que vous êtes au même niveau de connaissance qu’eux. Installés au dernier étage de l’immeuble Chanel à Neuilly sur Seine, nous avons senti des tas de bois différents. J’adorerais que nos ordinateurs soient formatés pour diffuser des odeurs. En attendant que cette prouesse soit possible, je vais tenter, avec des mots, de mettre ces effluves au bout de votre nez. Enjoy…
 
Illustration Bastien Coulon pour Ma Récréation
 
Le patchouli
On le sent partout. En sourdine ou en plat de résistance. Dans la rue, il se niche sur la nuque de celles qui portent La Vie Est Belle de Lancôme, Coco Mademoiselle de Chanel ou For Her de Narciso Rodriguez. C’est aussi l’épicentre de Bornéo 1834 de Serge Lutens, d’Aromatics Elixir de Clinique, d’Angel de Thierry Mugler ou encore de Patchouli de Reminiscence. Il est indispensable aux accords chyprés (du coup, dès qu’un parfum actuel contient du patchouli, on dit aux journalistes, souvent à tort, qu’il est « chypré »). « On classe le patchouli parmi les notes boisées, dit Christopher Sheldrake, pourtant c’est une plante tropicale dont on distille les feuilles. Au 19e siècle, on utilisait ces feuilles pour protéger les soieries contre les mites lorsque les étoffes voyageaient en bateau jusqu’en Europe. C’est une senteur mystérieuse et chaleureuse. Elle évoque le sous-bois et le camphre. Elle a un léger effet « moisissure », pourtant c’est une note sèche. On l’a beaucoup utilisé dans les années 1970, du coup le patchouli a longtemps été associé aux hippies. Aujourd’hui, on sait découper le patchouli afin de retirer la partie trop camphrée ou légèrement moisie. On obtient une sève de bois, un patchouli fractionné qui sent le flou feutré. » Chanel a d’ailleurs été l’une des premières maisons à employer cette qualité de patchouli, en particulier dans Coco Mademoiselle, qui a beaucoup inspiré les structures féminines actuelles. Pour moi, le patchouli, c’est comme une religion. Celles qui ne jurent que par lui ne lui sont jamais infidèles et vagabondent d’un parfum à l’autre, à condition qu’il soit overdosé en patchouli. Il est distinct, il est racé, il ne laisse personne indifférent. Pourtant, je le vois souvent portée par des femmes discrètes, voire même timides…
 
Illustration Bastien Coulon pour Ma Récréation 
 
Le vétiver
Cette matière est une splendeur. Elle me parle mille fois plus que le patchouli. Elle me transporte immédiatement. Elle est si singulière. Indispensable au parfum Terre d’Hermès, au Vétiver de Guerlain, à Sycomore de Chanel ou encore Vétiver Extraordinaire de Frédéric Malle (trois fragrances masculines sans faille), le vétiver n’est pourtant pas réservé aux parfums pour hommes. « Il y a beaucoup de vétiver dans le N°19 de Chanel, rappelle Christopher Sheldrake. Ce sont les racines de la plante qui sont utilisées dans la parfumerie. Suivant la distillation, le vétiver a une odeur plus ou moins fumée. Il faut faire attention pour ne pas aller jusqu’au caoutchouc. Selon les qualités, on peut accentuer son côté chaleureux. C’est une senteur boisée terreuse et très accueillante à la fois. C’est un peu humide. Mais il y a une facette « humaine » très agréable. Si c’était une couleur, alors ce serait caramel. Entre le rotin et le caramel. Les variétés qu’on trouve en Indonésie sont un peu plus fumées qu’en Haiti. C’est une matière qui s’accorde bien avec le galbanum. En parfumerie, on utilise aussi du vetiverol, c’est à dire le cœur du vétiver, débarrassé de son aspect poussiéreux. Ou encore de l’acétate de vétiveryle, qui est une fraction très soyeuse, très féminine. Elle se mélange parfaitement au muguet et à la rose. » Il demande alors au laboratoire de nous apporter des qualités différentes pour les sentir ensemble. Une fois qu’on sait qu’il s’agit de racines, on comprend pourquoi le vétiver a un parfum si profond. Inutile d’être parfumeur pour l’imaginer avec de la racine d’iris ou des agrumes. Quelques semaines après notre interview, les mouillettes en papier trempées dans les solutions parfumées embaument encore mon cahier de notes…
 
 
Illustration Bastien Coulon pour Ma Récréation
 
Le santal
Le santal est le bois le plus crémeux de la parfumerie. On dit souvent qu’il est « laiteux », « lacté », « onctueux ». Il m’écœure un peu je l’avoue. Pourtant, il constitue la trame du premier parfum dont je suis littéralement tombée amoureuse. En 1990 sortait Egoïste de Chanel. La vendeuse de la parfumerie au dessus de laquelle je vivais m’avait donné un petit échantillon de cette essence. Je savais que c’était un parfum pour hommes. Ca ne m’a pas empêché de l’adopter immédiatement. Et je l’ai porté pendant plusieurs années. A chaque fois que je le respire dans la rue, ça me fait toujours le même effet : ça alerte une zone émotionnelle en moi, j’ai envie de tout savoir de la personne qui le porte. Ce parfum contient beaucoup de santal tout comme la formule dont il est inspiré : Bois des Iles de Chanel (conçu en 1926). « Il faut au moins quinze, voire trente ans pour qu’un arbre de santal arrive à maturité pour la parfumerie, explique Christopher Sheldrake. Lorsqu’on coupe le tronc en deux, le cœur apparaît rouge et il est imbibé d’huiles odorantes. La maison Chanel a monté un partenariat en Nouvelle Calédonie avec des agriculteurs qui ont à cœur de développer cette matière première durablement. Pour le moment, le rendement n’est pas très élevé. Mais l’huile obtenue est si féminine, si soyeuse, si lactée, si confortable… ». Ces deux dernières années, le santal n’a pas arrêté d’être décliné par les parfumeurs. Un regain d’intérêt qui pose des questions sur la provenance de la matière première. « On ne trouve quasiment plus de santal en Inde, admet Christopher Sheldrake. Il y en a encore un peu mais à des prix trop élevés ou en vente uniquement sur le marché noir. Donc, les sociétés qui produisent des matières premières ont cherché à développer de nouveaux types de santal. Le santal australien est plus vert par exemple, il ne diffuse pas la même onctuosité. Souvent les parfumeurs sont plus à l’aise avec les molécules synthétiques qui sentent le santal qu’avec le santal australien. Car il existe une énorme variété de molécules « santalées ». On en trouve dans les savons, les détergents. Le produit naturel n’est jamais écœurant. En revanche, certaines molécules synthétiques sont si puissantes qu’il faut le temps de s’y habituer. Parfois, l’odorat est vite saturé. »
 
Illustration Bastien Coulon pour Ma Récréation 
 
Le cèdre
On dirait une fusée. Un parfum nerveux et sec. Résineux, parfois légèrement camphré. Je trouve qu’il sent un peu la mine de crayon mais vous allez voir en lisant les explications de Christopher que c’est bien plus compliqué. J’ai porté Cèdre de Serge Lutens, enfant bien légitime de Féminité du Bois (que j’ai également porté). Le cèdre est une note qui me fascine, souvent indispensable aux parfums masculins. Je pensais tout savoir de cet arbre. J’ai découvert en écoutant Christopher que je n’y connaissais rien. « Le cèdre fait partie d’une famille incomprise. Il y a une grande confusion entre le cèdre de Virginie, le cèdre Texas et le cèdre de l’Atlas. Le cèdre de l’Atlas est celui qu’on voit sur le drapeau libanais. C’est aussi celui qui a inspiré mon ami Serge Lutens pour faire son Féminité du Bois. Ce cèdre est un sous-produit de la menuiserie au Maroc : on ramasse les copeaux de bois qui tombent dans les ateliers. Leur parfum est évidemment boisé, mais aussi animal, un peu comme le jasmin. Ce n’est pas ce bois qui sent la mine de crayon. C’est plutôt le cèdre de Virginie qui l’évoque. Cet arbre-là sent un peu l’armoise et la térébenthine. Il fait partie de la formule Light Blue de Dolce and Gabbana. » Quant au cèdre du Texas, il est assez proche de celui de Virginie sur le plan olfactif. Il faut aussi savoir qu’il existe toute une palette de notes « cèdrées » parmi les mollécules de synthèse. « Nous avons à notre disposition le vertofix par exemple, qui n’est pas du tout nouveau. Ca sent à la fois le cèdre et le vétiver. C’est très tenace, aussi rond que doux  ». Plusieurs jours après notre interview, la mouillette sent toujours aussi fort. Elle constitue à elle seule un raccourci vers de nombreux parfums masculins. « Il y a aussi l’Iso E Super. Ce n’est pas puissant mais 5% dans un parfum suffisent à beaucoup influencer la formule. D’ailleurs, dans les parfums féminins, c’est assez fréquent qu’on en mette 5%. La matière rappelle le cèdre mais elle a aussi une facette ambrée. C’est une note légère comme si le bois avait été usé par le temps  ». Ne cherchez pas : quand une marque vous parle de bois dépoli, il s’agit généralement d’iso E Super ! Christopher Sheldrake m’a aussi fait sentir du cedramber qui porte bien son nom. Une note raffinée, assez propre. « Il faut faire attention avec toutes ces matières boisées ambrées, dit Christopher avec malice. Si on en met trop, elles sautent à la gorge. Mais l’intérêt de toute cette technologie, c’est surtout de découvrir des matières qui justement n’ont pas besoin d’être surdosées pour être perçues.  »
 
Photographie Ma Récréation 
 
Si cela vous a plu, j’ai encore, sous le coude, quelques bois à vous faire (re)découvrir. A vous de me dire quels bois vous intéressent le plus ? le oud ? le bouleau ou le cade ?
 
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