Christine Nagel

2/06/2017


Si vous me suivez sur Instagram, vous avez probablement remarqué que je suis allée, mardi soir, visiter le nouveau bureau de Christine Nagel, Parfumeur Maison chez Hermès, à l’occasion du lancement presse du prochain parfum féminin qui sortira à la fin du mois d’août. J’ai eu la chance de découvrir cet endroit un peu avant l’événement de mardi, en tête à tête avec Christine. L’occasion rêvée pour la questionner sur son métier et sa manière de composer une fragrance. Vous avez sans doute déjà lu son nom dans la presse féminine. Christine Nagel s’est d’abord intéressée à la chimie avant de se tourner vers le parfum. Le chemin était semé d’embuches, elle partait avec plusieurs "handicaps" : elle n’est pas née à Grasse mais en Suisse. Elle n’est pas issue d’une lignée de parfumeurs. C’est une femme. Et l’industrie du parfum ressemble au milieu politique : elle est encore aujourd’hui dirigée massivement par des hommes. J’ai rencontré Christine au moment du lancement d’un parfum que j’adore (co-signé avec Francis Kurkdjian) : For Her de Narciso Rodriguez. Je commençais à travailler pour le magazine Vogue et je ne connaissais pas grand chose aux matières premières. Cependant, ce parfum m’a émerveillée immédiatement et il continue d’aiguiser mon attention lorsque je le croise dans la rue. C’est une splendeur. On a eu l’occasion de mieux se connaître au fil des présentations de ses autres créations pour Cartier, Dior mais surtout pour la marque Jo Malone pour laquelle elle a signé plusieurs compositions. Un jour, dans les locaux de Karl Lagerfeld où elle lançait un jus dont je n’ai plus aucun souvenir, elle rentrait de Zanzibar la peau caramélisée et s’est approchée de moi, les larmes aux yeux, pour m’annoncer qu’elle partait travailler chez Hermès. On aurait dit une petite fille dans une confiserie. Elle a passé plusieurs mois à observer Jean-Claude Ellena, alors parfumeur maison d’Hermès, à composer à ses côtés, à se former à toutes les disciplines du célèbre sellier. Et puis, en 2016, Hermès a lancé sa première Cologne, Eau de Rhubarbe Ecarlate, une merveille aqueuse, verte, acide et sucrée (j’utilise toute la déclinaison pour le bain : les savons comme le gel douche sont addictifs). L’été dernier, on a découvert son second parfum pour Hermès, Galop, une rose enveloppée d’un cuir souple, dans un flacon ovni qui ressemble à un étrier. Mais au fond, je connaissais assez mal Christine Nagel avant de m’immiscer dans son bureau à Pantin, situé juste en face des ateliers de la maison où l’on conçoit la mode homme ainsi qu’un nombre incalculable d’objets désirables. L’espace est renversant de beauté. Il m’a donné envie de m’intéresser un peu plus à la banlieue proche de Paris (que j’ai l’habitude de mépriser comme la sale Parisienne que je fais… d’autant qu’il y a un nouveau restaurant délicieux à Pantin qui s’appelle Les Pantins, et dont j’espère vous reparler très bientôt). Christine aurait pu choisir de s’installer rue du Faubourg Saint Honoré. Ou à Cabris où Jean-Claude Ellena a conçu un atelier de création somptueux. Vous comprendrez en lisant cette interview ce qui l’a conduit à choisir Pantin. J’ai hâte d’avoir vos impressions !




Photographies Lili Barbery-Coulon, le nouvel atelier de création des parfums Hermès


Christine, comment es-tu devenue parfumeur ?
Christine Nagel : Je suis née et j’ai vécu en Suisse jusqu’à l’âge de 37 ans. Mon père est Suisse et ma mère est Italienne. Mon histoire avec le parfum commence par la chimie organique. Après mes études, je voulais faire de la recherche et j’ai cherché un laboratoire. La société Firmenich m’a offert un poste en recherche et j’étais fascinée par cette maison qui à l’époque était déjà connue pour avoir eu dans ses murs un Prix Nobel de Chimie. J’étais très heureuse d’arriver dans cette maison. Mon métier consistait à découvrir des matières premières dans la nature, puis de les synthétiser, de retrouver leur structure afin de voir si elles étaient intéressantes olfactivement. Un jour, depuis la fenêtre de mon bâtiment, j’observe un parfumeur en blouse blanche vaporiser une de ses créations sur le bras des réceptionnistes. Une discussion s’amorce entre ces femmes. Je vois des sourires. Des réactions. Et je comprends alors qu’il existe un métier qui peut provoquer des émotions. Il s’avère que ce parfumeur était Alberto Morillas. Alors j’ai postulé pour l’école de parfumerie de Firmenich. Mais la réponse a été catégorique et négative. « Non parce que vous êtes une femme, non parce que vous ne venez pas de Grasse, non parce que vous n’êtes pas la fille d’un parfumeur, non parce que vous avez étudié la chimie et ce n’est pas le parcours habituel  ». L’ironie du sort est qu’aujourd’hui, pour entre à l’Isipca, l’école qui forme les parfumeurs, il faut avoir fait de la chimie et il n’y a presque que des étudiantes. Cette réponse n’était absolument pas acceptable et comme je voulais absolument faire ce métier, j’ai réalisé qu’il y avait une petite porte, une autre voie que certains parfumeurs comme Alberto Morillas ou Maurice Roucel avaient empruntée. Ils étaient d’abord passés par la chromatographie.




Photographies Lili Barbery-Coulon. Le bureau a été entièrement redécoré par Christine, chaque meuble, chaque objet ont été choisis par elle. Le parquet sur la première photo n’est pas en bois, il est en cuir ! Une fantaisie luxueuse typiquement Hermès...


Tu peux expliquer ce qu’est la chromatographie ?
Christine Nagel : Au contraire du parfumeur qui dispose d’une page blanche pour écrire une formule, la chromatographie consiste à retrouver la formule d’un parfum en le sentant. Aujourd’hui, des machines très sophistiquées comme des spectres de masse existent et aident beaucoup. Mais à l’époque où j’ai appris ce métier, on avait juste un chromatographe qui séparait chaque molécule et il fallait les reconnaître au nez. Je devais rester assise devant la machine pendant une heure et sentir les molécules qui arrivaient à mes narines pour les identifier. Ca paraît simple mais une fois qu’on a identifié du limonène (NDLR : une molécule présente en grandes quantités dans la famille des agrumes), il faut savoir si c’est du citron, de l’orange, de la bergamote, de la mandarine. Une fois qu’on identifiait la matière, il fallait ensuite savoir si elle venait de Calabre, de Sicile, d’Israël… Car chaque provenance donne une texture différente à la senteur. J’ai fait ce métier pendant quelques années et j’ai beaucoup appris. Je me rends compte aujourd’hui combien cette formation est importante dans ma parfumerie. Pendant des années, je n’ai pas beaucoup parlé de mon parcours en chromatographie. Je n’avais pas envie de mettre en avant cette formation qui ne correspondait pas à celle des autres parfumeurs. Je l’occultais. Je réalise à quel point cette connaissance me donne une liberté car lorsque les bases sont très solides, on peut s’adapter à tout, avoir de l’audace, ne pas s’encombrer de freins ou de diktats. J’ai appris par la déconstruction.



Photographies Lili Barbery-Coulon. Cette sculpture ci-dessus est de Jean-Louis Sauvat, qui se trouve être l’oncle de mon mari Bastien Coulon. C’est un hasard total et ça me fait très plaisir que Christine ait choisi cette oeuvre pour son espace de travail.


Ce qui est amusant c’est que dans les écoles de parfumerie, les élèves commencent toujours par réaliser des contretypes de matières, de parfums…
Christine Nagel : Je crois que je l’ai fait tellement tôt dans mes gènes, je l’ai fait tellement longtemps que ça fait partie de mes fondations. Du coup, j’ai pu m’en libérer très rapidement. Et on ne peut s’en libérer que lorsqu’on maitrise parfaitement cette façon de disséquer les fragrances.


Photographie Lili Barbery-Coulon


Lorsque tu étais enfant, est-ce que tu avais un goût particulier pour les odeurs, les parfums ?
Christine Nagel : Non pas dans l’enfance. En revanche, j’ai un souvenir assez précis du parfum du Borotalco que ma mère utilisait sur mon frère. Cette odeur qui sent l’héliothrope, très amandée, très fève tonka, très "coumarinée" (NDLR : la coumarine est un composant phare de la fève tonka) est étonnante parce qu’elle fait partie des bases d’une parfumerie italienne qu’on peut retrouver dans certains parfums latins, à l’instar du Mustela en France ou du talc Johnson & Johnson dans les pays anglophones. Mais je n’ai pas eu de déclic avant cette vision d’Alberto Morillas discutant d’une de ses créations chez Firmenich.



Photographie Lili Barbery-Coulon : la vue sur Pantin de la terrasse du bureau de Christine Nagel. Pas mal pour bosser... Personnellement je me contenterais bien d’un micro balconnet :-)


Du coup, qu’as-tu fait après ton passage en chromatographie chez Firmenich ?
Christine Nagel : J’ai à nouveau postulé et on m’a répondu : « Non, ce que vous faites, vous le faites très bien et on aimerait que vous restiez où vous êtes.  » Je ne me suis pas résignée pour autant. Je voulais aller au bout de mon rêve et j’ai compris qu’il me fallait changer de société. Impossible alors d’aller chez Givaudan, une autre grande société de parfums qui avait des accords de conduite avec Firmenich en Suisse et aurait refusé de m’embaucher. Et puis, j’ai entendu parler d’une toute petite société, Créations Aromatiques, qui a accepté ma candidature à condition que je crée un département de chromatographie en parallèle de ma formation de parfumeur. J’ai accepté. Je ne sais pas si j’accepterais aujourd’hui… c’était énorme ! Je bossais de 7h à 22h. Mais ils m’ont fait confiance et j’ai eu la chance de rencontrer le maitre-parfumeur Michel Almairac (NDLR : ce nez est aujourd’hui chez Robertet et il a composé un paquet de bestsellers comme le parfum classique de Chloé, Fahrenheit de Dior ou encore le merveilleux Gucci Rush que certaines journalistes addicts chassent à l’étranger) qui m’a pris sous son aile, à distance car je suis restée en Suisse et lui en France. Je lui envoyais mes créations par courrier et il m’appelait le matin pour les notes de tête, midi pour le cœur et le soir pour les notes de fond. Il me demandait « Christine, pourquoi vous avez mis ça ? » Si j’avais la moindre hésitation, il me demandait de retirer la matière en question. Je devais justifier mes choix, les défendre, mettre du sens. Je me retrouvais avec des petites formules, toutes courtes. Et c’est là qu’il me disait : « Bon, maintenant on peut commencer à travailler ». Je rêvais de m’installer à Paris ou à New York pour exercer pleinement mon nouveau métier mais comme j’étais forte en chromatographie, on ne voulait pas que je m’éloigne trop de ce département en Suisse. Et puis un jour, j’ai reçu un appel du Président de la société de parfums Quest (NDLR : cette société a été absorbée par Givaudan en 2007). A l’époque, cette société avait remporté et lancé le parfum Angel de Thierry Mugler et même si elle était connue pour une parfumerie plus technique, elle commençait à faire de la parfumerie alcoolique plus sophistiquée. Nous nous sommes rencontrées en Suisse et en plein milieu du repas, il m’a dit « C’est vous ! Je ne vous engage pas pour ce que vous avez fait mais pour ce que vous allez faire  ». J’étais Suisse donc je ne faisais pas partie de la communauté européenne, j’avais trois enfants et il m’a embauchée et je me suis installée à Paris très enthousiaste. Tout à coup, j’avais des rendez-vous avec des personnes dont j’avais lu le nom dans la presse et que j’admirais, comme Chantal Roos ou Véra Strubi (NDLR : Ces femmes ont dirigé la création des parfums de marques comme Yves Saint Laurent ou Issey Miyake pour Chantal Roos, et Thierry Mugler pour Vera Strubi). J’ai quand même eu un léger moment de panique et de doute, je me sentais complexée par mon manque d’expérience, par ma culture suisse si différente de celle des Français que je côtoyais, par mon âge en comparaison de celui des très jeunes parfumeurs avec qui j’étais en compétition. Heureusement, ce passage n’a pas duré et j’ai compris que le fait d’avoir vingt années d’expérience derrière moi était une chance. Cette période a été incroyablement riche, j’ai eu le privilège de travailler avec des parfumeurs comme Christopher Sheldrake, Francis Kurkdjian dans une société en ébullition permanente. On n’était pas en compétition, on était chacun la petite étoile de l’autre, tout en restant très différents.



Photographies Lili Barbery-Coulon, les objets personnels de Christine et la collection des Colognes Hermès


Ensuite tu as quitté Quest pour Givaudan qui a fini par absorber Quest…
Christine Nagel : Oui j’ai été appelée par Givaudan au moment où beaucoup de parfumeurs quittaient Quest. J’étais très flattée parce que c’était la plus grosse société du monde. Mais pour être franche, je ne me suis pas sentie très à l’aise dans cette maison. Son orchestration, peut-être, me convenait moins. Mais je ne suis partie que lorsque j’ai eu gagné assez de projets. J’avais envie que mon passage là-bas soit associé à des succès, pas à des déceptions. Toute ma vie, j’ai eu la chance qu’on vienne me chercher sans jamais établir de CV. Et pile à ce moment-là, le parfumeur Pierre Bourdon (NDLR : génie de la parfumerie fine, il a créé Cool Water de Davidoff, Ombre Rose de Jean-Charles Brosseau, Féminité du Bois de Serge Lutens ou encore Iris Poudre chez Frédéric Malle) m’a demandé si je voulais prendre sa succession dans la petite société Fragrance Ressources. C’était très flatteur et je me suis dit : « Si je réussis à gagner des projets dans une société si « petite », cela voudra dire que je ne pourrai plus me reposer sur la puissance de la maison dans laquelle je suis, je ne pourrai compter que sur mes créations. ». On m’a mise en garde, on m’a dit que je n’y arriverai pas : « C’est une mésalliance, tu quittes le numéro un pour aller dans une toute petite société », « c’est un enterrement de première classe  »… j’ai tout entendu. J’y suis allée parce que j’avais besoin de me prouver que j’étais un vrai parfumeur et puis cette opportunité m’offrait la possibilité de choisir mes propres matières premières naturelles et donc d’améliorer mes connaissances dans ce domaine.


Photographie Lili Barbery-Coulon


Durant toute cette période de ta vie de jeune créatrice de parfums chez Quest et ailleurs, est-ce qu’il y a des fragrances que tu as créées dont tu es particulièrement fière ?
Christine Nagel : Chez Quest, je dirais la trilogie de Baccarat. Personne ne voulait de ce projet et il a été très important pour moi. J’ai alors rencontré les journalistes pour la première fois. Je me suis aperçue qu’on devient ce que l’on donne. J’aime tellement parler de ce que je fais… J’ai beaucoup donné de mon temps lorsqu’elles m’interviewaient sur des sujets qui n’étaient pas forcément liés à mes créations. Et elles me l’ont rendu au centuple. Elles ont cité mon nom, elles ont participé à ma reconnaissance par ce milieu. Et puis, il y a eu Mille et Une Roses pour Lancôme, un parfum pour l’an 2000, personne n’en voulait. C’était une rose très épurée et je me suis réjouis lorsque j’ai vu qu’il a ensuite inspiré d’autres fragrances de ce type. Et puis, il y a eu Miss Dior Chérie en 2005. Puis The One de Dolce & Gabbana, un autre challenge car on n’arrêtait pas de me répéter que ma parfumerie était trop signée pour réussir à remporter une compétition avec Procter and Gamble (NDLR : à l’époque les parfums Dolce & Gabbana appartenaient au géant lessivier Procter and Gamble qui disposait d’un département dédié à la parfumerie de luxe avec de nombreuses marques comme les parfums Gucci, Hugo Boss ou Lacoste… aujourd’hui les parfums Dolce & Gabbana appartiennent au groupe japonais Shiseido). La note avait beaucoup de caractère et on a réussi à gagner la compétition avec mon projet dans lequel mon évaluatrice de l’époque croyait beaucoup (NDLR : une évaluatrice, comme son nom l’indique, évalue la qualité d’un jus, en interne. Elle est le maillon essentiel entre le parfumeur, le laboratoire et le département commercial d’une société de parfums car elle est là pour identifier les problèmes potentiels d’une fragrance, la force créative d’une composition. Je n’ai encore jamais rencontré d’évaluateur, c’est pourquoi je décline exclusivement au féminin, mais j’imagine qu’il doit y en avoir ?).




Photographies Lili Barbery-Coulon. Sur les étagères du bureau de Christine


Et puis il y a eu For Her de Narciso Rodriguez que tu as co-signé avec Francis Kurkdjian !
Christine Nagel : C’est une aventure particulière. A l’époque je rêvais de signer un parfum pour BPI (NDLR : Beauté Prestige International est une société qui fait partie du groupe Shiseido. Elle développe et commercialise les parfums pour Issey Miyake, Azzedine Alaïa, Narciso Rodriguez, Elie Saab et Zadig et Voltaire. A l’époque, elle détenait aussi les parfums Jean-Paul Gaultier pour qui Francis Kurkdjian a composé Le Mâle, Fragile et bien d’autres encore…). Et en principe à ce moment-là, seuls Francis Kurkdjian et Christopher Sheldrake travaillaient sur les compétitions de BPI. Il s’est avéré que lorsque Francis a terminé le parfum Fragile de Jean-Paul Gaultier (NDLR : disparu depuis), il est parti en congés et sans toucher à la création, on m’a demandé d’assurer un rendez-vous avec BPI pendant son absence. Du coup, lorsque le groupe a cherché à lancer le premier parfum de Narciso Rodriguez, j’ai été briefée en même temps que Christopher et Francis (NDLR : « Briefer » signifie présenter l’idée marketing du parfum qu’on cherche à créer aux nez afin qu’ils imaginent une composition en phase avec la ligne directive du projet. Ils se mettent ensuite en compétition et tentent de gagner le projet, parfois en groupe, parfois seuls, et toujours dans l’espoir qu’on choisisse leur composition). Du coup, j’ai commencé mes recherches, j’ai toujours besoin de me mettre dans la peau du personnage pour créer. J’ai essayé les robes du créateur, je me suis aperçue qu’il y avait une féminité particulière, très structurée, une sensualité qui n’a pas besoin de décolleté. On se sent tenue lorsqu’on porte ses vêtements, ça me plaisait. La proposition de Christopher n’a pas été retenue. On a continué à travailler chacun de notre côté avec Francis. Et puis, l’évaluatrice qui collaborait avec moi m’a alertée : « Ta note, je n’y crois pas, ça ne fonctionne pas, tu fais fausse route  ». J’étais tellement imprégnée de Narciso, j’ai tout posé, j’ai fait table rase et j’ai créé un tout petit accord que j’ai appelé « Less is More ». Et au moment de présenter ma composition à BPI, j’ai fait sentir cet accord très court. Il a beaucoup plu et on a commencé à travailler dessus. Chez BPI, on m’a raconté qu’en interne, les employés l’avaient repéré et demandaient de quoi il s’agissait quand il le sentait. Il y avait une attirance. Mais je n’avais pas encore gagné, il ne restait plus que Francis et moi face à face dans la compétition. Francis avait créé deux notes différentes, moi une seule. On a testé les trois formules (NDLR : il s’agit d’une étude pour savoir comment les utilisatrices réagissent au parfum, vous pouvez lire cet article sur les tests si vous voulez en savoir plus) et Francis a remporté haut la main cet exercice. Ma note n’a pas été gardée. J’étais super triste. Pourtant, chez BPI, on continuait à être intrigué par le succès de mon parfum en interne. Du coup, ils ont analysé à nouveau les tests et ont scruté les points qui correspondaient le plus à Narciso (NDLR : on pose de nombreuses questions et la manière dont le test est conduit et interprété peut faire varier les résultats ; de toutes façons, ce n’est pas une science exacte). Du coup, retournement de situation, mon parfum selon ces nouveaux critères a remporté le test. J’étais super heureuse et à la fois très ennuyée car Francis était malheureux d’avoir gagné puis perdu. Du coup, je lui ai proposé de terminer et de peaufiner ce parfum avec moi, il avait fait tout le chemin avec moi et je trouvais juste qu’on le finalise ensemble. Chez Givaudan, j’ai aussi été très heureuse de travailler avec John Galliano sur la création de son premier parfum. Les parfums ne rencontrent pas toujours le succès mais je reste très fière de cette fragrance aldéhydée et la rencontre avec John Galliano a été importante pour moi. J’en oublie sans doute… Ah oui, il y a aussi eu chez Quest : L’eau de Cartier. Véronique Gautier qui dirigeait alors les Parfums Cartier était venue visiter les locaux de la société Quest que la maison Cartier ne sollicitait pas beaucoup à l’époque. A l’issue du rendez-vous, on nous a proposé de concourir pour un projet déjà bien avancé, une "eau très fraîche". Immédiatement, j’ai eu envie de prendre le contrepied en créant une eau "chaude". Cette eau texturée avec beaucoup de force a plu, et je me suis retrouvée en finale face à Jean-Claude Ellena qui avait déjà signé Déclaration de Cartier. Et Véronique Gautier a alors dit : « C’est très étonnant, vous êtes très différents mais il y a un fil rouge entre vous deux, je vois une filiation. » Ensuite Véronique Gautier est arrivée chez Hermès, elle a fait venir Jean-Claude Ellena. Et le dernier parfum que j’ai signé avant d’arriver chez Hermès est Si d’Armani que j’ai fait avec Véronique Gautier (qui dirige depuis 2010 la marque Giorgio Armani beauty au sein du groupe L’Oréal).



Photographies Lili Barbery-Coulon


Et pour boucler la boucle, Jean-Claude Ellena t’a choisie pour lui succéder. Comment ça s’est déroulé ?
Christine Nagel : Chez Fragrance Ressources, j’ai signé des parfums pour Lolita Lempicka et surtout j’ai commencé à travailler avec Jo Malone. Et puis, la société de parfums Mane m’a proposé de reprendre l’école de parfumerie et le département de recherche qui sélectionne les matières exclusives et là, je croise Jean-Claude Ellena à plusieurs reprises. Il avait toujours été bienveillant avec moi tout au long de mon parcours et il lui était arrivé de me contacter lorsqu’un magazine cherchait à organiser une interview croisée entre deux parfumeurs afin que j’y participe avec lui. C’était arrivé à la radio sur France Culture. Et puis, un jour, il y a eu une conférence sur le parfum organisé à la Société des Parfumeurs. Je n’ai pas pu m’y rendre mais j’ai reçu plusieurs messages de personnes dans la salle m’informant que Jean-Claude Ellena avait déclaré ce jour-là qu’il appréciait mon travail. C’était merveilleux de l’entendre.



Photographies Lili Barbery-Coulon. De cet angle, on aperçoit les ateliers de création d’Hermès


Avant qu’il te contacte, de quoi rêvais-tu ?
Christine Nagel : Quand on est parfumeur en entreprise depuis plusieurs années, deux voies d’évolution sont possibles. Soit on crée sa propre marque, ce qui ne m’a jamais attirée. Soit, on peut espèrer intégrer une maison pour devenir parfumeur exclusif. Et s’il y a bien une maison qui me faisait fantasmer, c’était Hermès, à cause de leur rapport au toucher, à la matière, ce souci du détail… Mais bon, on ne demande pas à venir. Et puis, il y a visiblement eu une conjonction des planètes puisque Jean-Claude m’a contactée en 2013, précisément au moment où je me suis formulée ce rêve secret. Je l’ai croisé dans un avion, il m’a demandé de venir le voir à Cabris. J’y suis allée en cachette car j’étais en poste à ce moment-là. Je suis arrivée devant son atelier, cette merveilleuse maison nichée sous les arbres, j’ai aperçu Jean-Claude souriant qui m’attendait devant la porte. On s’est installé devant une table, il s’est penché vers moi et m’a demandé : « Bon, ça te dirait de venir travailler ici ?  ». Et immédiatement, j’ai dit oui et j’ai ajouté « Mais je ne suis pas de Grasse, ma vie, elle est à Paris ». Il m’a rassuré et m’a promis qu’on s’organiserait en conséquence. Et on a commencé comme ça en 2014. D’abord, je suis entrée en phase d’observation. Il fallait que je comprenne le fonctionnement de cette maison. Et la notion de temps est très importante chez Hermès. Le temps du recul avec sérénité. Le temps du partage car il y a eu bien plus qu’une transmission entre Jean-Claude et moi, mais un véritable partage. J’étais curieuse de voir comment Jean-Claude, avec son propre style, avec sa personnalité, s’emparait des codes de la maison et ce qu’il en faisait en création de parfumerie. C’était essentiel pour que j’apprenne à mon tour avec mon style et ma personnalité à m’emparer de ces codes. C’est une maison qui est remplie d’audace et de fantaisie. Or la première audace c’est d’avoir choisi un parfumeur comme moi car même s’il y a un fil rouge entre nous deux, on a une parfumerie très différente. On est similaire dans l’épure, dans le goût de la matière mais j’ai une parfumerie très tactile, très physique et je trouve que c’était audacieux de la part d’Hermès, au vu de l’immense succès des parfums de Jean-Claude, de me choisir. Ils auraient pu décider de prendre un parfumeur plus proche de son écriture.


Photographie Lili Barbery-Coulon


Aujourd’hui, tu viens de t’installer dans ce bureau à Pantin, loin de Cabris, pourquoi avoir choisi la banlieue parisienne plutôt que le centre de Paris, rue du Faubourg Saint Honoré ?
Christine Nagel : Cabris est un lieu absolument merveilleux mais j’ai toujours dit que je ne pourrais jamais m’y sentir chez moi. Et puis, j’aime être à Pantin, le cœur d’Hermès bat à Pantin. C’est un vrai choix, c’est un endroit qui me ressemble, simple, chaleureux. Je voulais être au plus proche des ateliers de création qui sont juste en face. Ce bureau a été occupé par Jean-Louis Dumas (NDLR : décédé en 2010, Jean-Louis Dumas a dirigé Hermès de 1978 à 2006), par Bali Barret (Directrice artistique de la soie et de l’univers féminin d’Hermès), par Pierre-Alexis Dumas (Directeur Artistique d’Hermès) et plein d’autres gens de la création… J’aime aller voir les artisans, j’aime sortir de mon bureau et pouvoir aller voir Nadège Vanhee-Cybulski (Directrice Artistique du prêt-à-porter féminin d’Hermès), aller voir les vieilles montres, les harnais. C’est vraiment important d’être là au milieu, près des équipes. Et en même temps, je suis seule dans ce bâtiment, c’est comme un navire où je suis isolée et il me suffit de traverser la rue pour me connecter au reste de la création Hermès. Il y a une notion de liberté, de non-enferment, un rapport à la lumière, à la couleur dans cet espace qui m’ont séduit instantanément.



Photographie Lili Barbery-Coulon. Il y a un laboratoire dans ce grand bureau où Christine travaille avec son collaborateur qui l’assiste depuis 15 ans et l’a suivie dans toutes les maisons où elle est passée


Lorsqu’on te demande de créer une fragrance, où puises-tu ton inspiration ?
Christine Nagel : La maison Hermès est une source d’inspirationsinépuisable. Ici, la notion de "brief" n’existe pas, il y a un comité de création tous les mois mais ça ne ressemble pas à une liste de commandes, loin de là. Le parfum Galop n’est pas né d’une demande. Ma volonté était de visiter les caves à cuir pour nourrir ma curiosité et c’est ma rencontre avec le cuir qui m’a donné envie de composer cette fragrance. Lorsque j’ai posé mon flacon sur le bureau de Pierre-Alexis Dumas (NDLR : Directeur Artistique d’Hermès et arrière petit-fils d’Emile Hermès, fondateur de la marque), il m’a répondu « ce parfum va vivre car je ressens une émotion ». Il n’y avait pas de brief, c’était fou ! Mes rencontres avec la soie, avec des artisans, avec le patrimoine et l’histoire de la maison, mes rencontres avec les parfums existants, tout cela me nourrit. Je prends des notes, je prends des photos, je passe du temps à observer les différents métiers et puis, il y a parfois un déclic. Ensuite, selon les besoins de la maison – besoin d’une Cologne, d’un parfum dans la collection des Jardins, ou autre – je réfléchis à ce que j’ai envie de faire. Personne ne m’a jamais demandé de faire une rhubarbe. C’est moi qui en avais envie et on m’a laissé faire. Et puis, si je ne suis pas prête, on me donne le temps dont j’ai besoin, ce qui est extraordinaire.


Photographie Lili Barbery-Coulon


Mais concrètement, une fois le déclic amorcé, qu’est ce qui te guide vers le parfum ?
Christine Nagel : La première chose, c’est la matière. Une ou deux matières premières qui m’apparaissent. Pour Galop, c’était le cuir et la rose. Après, il y a un fil qui je déroule. J’ai parfois plusieurs idées qui viennent en même temps. Et j’abandonne des projets qui ne fonctionnent pas. J’écris une, deux, trois formules, je sens et j’essaie de voir celle qui me touche. Par exemple, j’ai toujours adoré l’Eau des Merveilles, un parfum féminin sans fleur apparente, et j’adore démonter les formules comme un mécanicien de très belles motos. En démontant puis en remontant la formule, je suis souvent surprise « Ah tiens, ils ont mis ça là ?  » et je ne peux pas m’empêcher d’essayer autre chose pour voir ce que ça donne. Là par exemple, j’ai eu envie de lui donner un côté beaucoup plus minéral, beaucoup plus genièvre, plus salé… j’ai essayé, je me suis rendue compte que ça lui allait, alors j’ai continué. Et c’est comme ça qu’est née l’Eau des Merveilles Bleue.


Il y a des matières qui t’obsèdent ?
Christine Nagel  : Par moments. Je m’approprie une matière et je la travaille jusqu’à ce que je la domine, un peu comme un sculpteur avec de la terre, ou une veste en cuir un peu raide qui finit par se patiner en la portant. J’aime rendre les bois liquides, les fleurs méchantes, les épices chaudes ou froides. Je m’en empare et puis après j’ai envie d’autre chose...